Un Manfred sans pathos et d’une rare unité malgré un orchestre inégal

Published On: 26 décembre 2025|
Temps de lecture : 4 minutes

C’est dès 1882 que Balakirev proposa à Tchaïkovski d’écrire une symphonie sur un scénario de leur ami commun Vladimir Stasov, tiré du drame de Byron, Manfred, après que lui-même l’eut refusé bien avant, comme Berlioz, également contacté, à sa suite. Tchaïkovski demeura d’abord réticent, inhibé par la réussite du propre Manfred de Schumann, qu’il vénérait. Le projet vit finalement le jour en 1885.

Le compositeur, influencé par Berlioz (la Symphonie fantastique et, surtout, Harold en Italie, qui suit peu ou prou le même plan) et Liszt (Hamlet et la Dante-Symphonie), élabora pour l’occasion, associant ses propres tourments intérieurs à ceux du sombre héros de Byron, l’une de ses plus puissantes et modernes compositions. Elle anticipe très largement les chefs-d’œuvre à venir que seront La Dame de Pique (on trouve in extenso le thème de l’air de Hermann au premier acte de l’opéra au cœur du deuxième mouvement de la symphonie), La Belle au bois dormant, voire Iolanta (par l’utilisation très personnelle des bois).

Une symphonie à programme aux frontières du romantisme tardif

Orchestration opulente, avec d’importantes parties de harpes, abondante percussion, clarinette basse et orgue dans le finale, dessinant des paysages sonores inouïs, et plan habile, synthétisant assez bien la diégétique du drame. Pérégrinations et ruminations de Manfred dans les alpages, hanté par la culpabilité d’une relation incestueuse avec sa sœur, Astarté, ayant entraîné celle-ci dans la mort, et son désespoir inextinguible dans l’ample Largo initial. Rencontre avec le maléfique Esprit des Alpes au détour d’une cascade, auquel il refuse de prêter serment, dans le vaporeux Vivace con spirito.

Intermède bucolique (avec complexe enchaînement de pastorale, ranz et valse, mêlés aux interjections de Manfred) évoquant de loin le réconfort spirituel proposé dans la pièce par l’abbé de Saint-Maurice, sèchement éconduit par le héros, dans l’Andante qui suit. Enfin catharsis dans le complexe finale qui évoque le royaume souterrain d’Arimanes, l’invocation des Némésis, et l’apparition du fantôme d’Astarté annonçant la mort, sans pardon, d’un Manfred définitivement maudit.

Une œuvre longtemps malmenée par les chefs

Aujourd’hui encore, l’œuvre divise : certains en rejettent la morbidité, l’emphase et la prolixité, considérées comme triviales, d’autres y perçoivent, à juste titre, une page visionnaire, à hauteur de la démesure byronienne. Pour ne rien arranger, beaucoup de chefs bien intentionnés (Toscanini le premier) ont retouché abondamment (et horriblement), coupé (dans le finale surtout) et, insatisfaits de la fin apaisée ajoutée par Tchaïkovski (ici contraire à Byron), lui ont substitué une reprise in extenso de la coda du Largo initial.

Heureusement, ces absurdités ne sont plus de mise et, depuis quarante ans, la plupart des chefs se mesurant à l’œuvre, hormis quelques Russes irréductibles comme Svetlanov ou Temirkanov, optent pour l‘original.

La lecture sombre et nuancée de Dmitri Liss

C’est des contreforts de l’Oural (Ekaterinbourg) que Dmitri Liss, chef peu médiatisé mais déjà remarqué par de bonnes Deuxième Symphonie de Rachmaninov et Dixième de Chostakovitch (ses précédents disques, concertants, avec Boris Berezovski, étaient fort en deçà) s’attaque à ce sommet du répertoire symphonique. Géographiquement préservé de la standardisation des grands ensembles internationaux par son isolement et son recrutement strictement local, l’orchestre conserve un son très personnel, cultivé par le chef qui tire le meilleur de pupitres qui vont de l’ingrat (les cordes, sans vraie virtuosité, une flûte solo sans rayonnement, et des cuivres manquant d’aplomb et de puissance, avec un cor assez terne dans le I et le III) à l’excellence : les harpes, splendides, une clarinette basse et un violon solo admirables, des percussions affûtées. Il en tire une teinte d’ensemble très sombre conforme au caractère fuligineux de la partition.

Contournant ces limites, Liss adopte une lecture d’une rare finesse, alliant souplesse et détermination, simplicité et raffinement, évitant prudemment éclats trop violents, fureurs, orages, brisures au profit d’une habile mise à distance du propos, comme tamisé par une perspective lointaine. Guère de pathos flamboyant, mais un nuancement troublant, presque fantomatique et une fébrilité soigneusement entretenue qui enserrent la partition dans une impressionnante unité. Les épisodes de tendresse voilée évoquant Astarté au I et au IV, ou la pastorale vespérale du III apparaissent particulièrement réussis. Même le finale, sans folie, ni démesure, fait mouche, malgré un orgue un rien trop timide (rien à voir avec les déchaînements gothiques d’un Maazel, par exemple).

La captation, spacieuse et d’un rare piqué, magnifie la fastueuse orchestration, malgré un manque d’ampleur dynamique dans les passages con tutta forza qui abondent et un léger tassement des textures de cordes graves.

Somme toute, une version moderne fort recommandable, même si Bychkov, avec une fastueuse Philharmonie Tchèque (Decca, 2017) demeure pour moi préférable. Pour les quelques versions vraiment cosmiques, il faut remonter au fulgurant Markevitch avec le Symphonique de Londres (Decca, 1963) qui n’a pas pris une ride, à la hauteur de vue du surprenant et majestueux Haitink avec le Concertgebouw d’Amsterdam (Decca, 1979) et au spectaculaire Maazel avec le Philharmonique de Vienne (Decca, 1971) qui, eux, possèdent les moyens d’ouvrir grand les vannes de « l’effroyable chaos de lumière et d’ombre, d’esprit et de poussière, de passions et de pensées élevées qui se heurtent sans logique et sans fin » par lequel Byron dépeint l’âme de Manfred.

Informations pratiques

  • Compositeur : Piotr Ilyitch Tchaïkovski (1840-1893)
  • Œuvre : Manfred, op.58
  • Interprètes : Orchestre philharmonique de l’Oural, Dmitri Liss (direction)
  • Label : Fuga Libera CD 843 (1 CD)
  • Années d’enregistrement : 2024
  • Durée : 56 min

Partagez cet article, choisissez votre plateforme!

Articles similaires