Sur les hauteurs de Marvão, des ailes et la musique

Par |Published On: 31 juillet 2024|

Traverser le Portugal d’Ouest en Est depuis sa capitale, découvrir au terme du voyage un village d’une beauté à couper le souffle, royaume des aigles et des hirondelles au cœur de la Serra do Sapoio, et y trouver la musique, la lumière, la joie, loin, très loin des fureurs de notre monde… nous voici à Marvão !

Levée du jour sur l’horizon sans fin depuis les hauteurs du village…nos oreilles sont encore emplies des airs de L’Enlèvement au sérail de Mozart qui a ouvert la veille le Festival International de Musique de Marvão. Christoph Poppen nous le confie : « L’expérience est exceptionnelle et ne sera pas renouvelée, tout au moins dans les quelques années à venir ». L’identité du festival n’est pas l’opéra, mais cette offre musicale tissée de musiques instrumentales et vocales qui croise les époques et les styles dans une variété où compositeurs phares côtoient d’autres moins connus.

La journée s’annonce riche : trois concerts en rythment les heures. Le matin l’église São Tiago s’est remplie d’un public venu écouter le violoniste Dan Zhu et son aîné le pianiste Kun-Woo Paik. Après Bach puis la Sonate op.4 de Mendelssohn, compositeur-fil rouge de l’édition, une rareté file bon train sous l’archet et les doigts des deux musiciens : la Sonate n° 2 de Busoni. Le jeu du pianiste sobrement expressif, aux couleurs rabattues, met en valeur par sa discrétion la sonorité chaleureuse, les beaux phrasés et les élans passionnés du violon. Tandis que l’après-midi les amateurs de musique baroque se rendent à l’église Nossa Sra da Estrala située en contrebas pour y écouter arias rares et « modinhas » de compositeurs portugais par l’ensemble Os Músicos do Tejo et les chanteuses Sandra Medeiros et Rita Filipe, se prépare le concert du soir qui nous ramène dans la cour du château.

Savoureuse soirée

Un vent frais s’est levé qui fait frissonner le public et perturbe quelque peu la qualité sonore de l’Orchestre de chambre de Cologne dans l’ouverture de Coriolan de Beethoven, les cordes sonnant de ce fait un peu rêche. Mais le chef Christoph Poppen, par l’acuité de son écoute, a tôt fait de rétablir la cohésion orchestrale dans l’aria « Infelice » de Mendelssohn, veillant en permanence à l’équilibre entre la formation et la voix de Juliane Banse, souple et agile dans les changements abrupts de registres. La soprano fait montre d’une belle expression et d’une remarquable endurance en ces circonstances météorologiques inconfortables pour le chant. On savoure son duo avec le premier violon de l’orchestre, musicien qui s’est d’emblée distingué par la clarté de ses attaques adressée à son pupitre, puis dans son solo, par la beauté de sa ligne de chant et de sa sonorité soyeuse et pure. Veronika Eberle ne cède pas non plus aux assauts du vent dans le Concerto pour violon et orchestre de Beethoven. Chérissant le son de son Stradivarius qu’elle projette admirablement, elle subjugue par l’engagement de son jeu, la verve naturelle de son discours qui en permanence tient captive l’oreille de l’auditeur. La violoniste sait appréhender la grandeur de l’œuvre tout en en soignant le détail, comme le fini des phrases. L’orchestre trouve à son contact encore davantage de liant entre ses pupitres, très à l’écoute de ce violon exaltant, de ses respirations.

Le lendemain, après l’office célébré à N. Sra da Estrela où se pressent fidèles et mélomanes pour entendre, outre l’homélie dominicale, une éclatante et émouvante Messe du Couronnement de Mozart chantée par le Coro Ricercare et quatre brillants solistes (Juliane Banse, Anna-Doris Capitelli, Tiago Souza, Laurence Meikle), on retrouve l’intimité de l’église São Tiago. Là, le Trio Sitkovetsky est venu nous éblouir. D’abord avec le Trio « à l’Archiduc » de Beethoven. Conjuguant leurs énergies dans la même intention expressive, les musiciens en livrent une lecture vivante et fougueuse où dans l’écoute mutuelle, chacun sait briller de son éloquence. Le solide piano de Wu Qian se montre parfaitement clair et timbré. L’archet vif du violoniste Alexander Sitkovetsky sait aussi fusionner avec la sensitive musicalité du violoncelle d’Isang Enders. Mais c’est avec le Trio n° 2 de Mendelssohn que l’éblouissement est à son comble. Quelle cohésion, quel souffle, quel lyrisme, puis quelle précision, quelle vivacité dans le presto du Scherzo !

Le soir, Selim, Belmonte, Konstanze et les autres reviendront dans l’enceinte du château mêler leur histoire à celle du village, et l’on repartira joyeux, les oreilles bercées de tant de musique et les yeux pleins des étoiles du ciel de Marvão.