Le jour où deux magnétophones se sont désynchronisés

Published On: 2 octobre 2026|
Temps de lecture : 4 minutes

En 1965, Steve Reich découvre presque par accident un phénomène sonore qui va devenir l’une des signatures de sa musique : le phasing. De deux magnétophones désynchronisés à deux pianos joués par deux musiciens, retour sur l’expérience qui lui révèle qu’un simple décalage peut devenir un principe de composition.

À San Francisco, un jeune compositeur de 28 ans explore les possibilités de la bande magnétique. Deux magnétophones Wollensak, appareils grand public d’une centaine de dollars, lui servent d’instruments de travail. Un défaut mécanique imperceptible va bientôt faire émerger un phénomène sonore qu’il n’avait pas prévu.

Steve Reich ne songe pas à écrire une symphonie. Formé à la philosophie à Cornell, puis à la composition auprès de Darius Milhaud et de Luciano Berio, il travaille alors sur des fragments de parole enregistrée.

Sur l’une des bandes figure la captation d’un sermon enregistrée à Union Square. Un prédicateur pentecôtiste afro-américain, Brother Walter, y scande le récit de Noé et du Déluge. Ce qui retient Reich n’est pourtant pas le texte, mais la musicalité de cette voix parlée, qui oscille aux frontières du chant.

« Ce qui m’intéressait, c’était de passer un enregistrement de parole et d’en entendre la mélodie naturelle », expliquera-t-il. « Si vous bouclez une phrase, le sens ne disparaît pas, il s’intensifie. »

La mélodie de la parole devient alors surpuissante. Il isole une bribe de trois mots : « It’s gonna rain ».

Dans le prolongement des expériences sur bande qu’il découvre à San Francisco, notamment auprès de Terry Riley, Reich cherche à faire jouer deux bandes à l’unisson. Il découpe deux boucles aussi identiques que possible, en égalise les extrémités au rasoir, puis les assemble avec du ruban adhésif avant de les installer sur ses deux magnétophones. L’idée est simple : faire jouer les deux boucles ensemble, aussi précisément que possible.

L’accident parfait

Casque sur les oreilles, un écouteur relié à chaque magnétophone, Reich appuie sur les deux boutons de lecture. Les deux bandes commencent alors à défiler. « J’ai appuyé sur les boutons en même temps et, par un don du Ciel, elles étaient à l’unisson », racontera Reich. Puis, très vite, le son se met à bouger.

L’imperfection des moteurs électriques vient de faire dériver l’un des appareils, imperceptiblement plus vite que l’autre. La voix de Brother Walter, d’abord perçue comme une seule, se dédouble. À mesure que l’écart se creuse, un écho apparaît, puis un canon d’une densité inattendue. De nouvelles figures sonores apparaissent, produites par la seule relation entre les deux bandes. Même le battement d’ailes d’un pigeon, capté par le micro à Union Square, prend, sous l’effet du déphasage, des allures de percussion.

Reich vient de mettre au jour un processus continu, sans rupture ni développement thématique ; le motif reste identique, mais la relation entre ses éléments varie sans cesse. Ce procédé, qu’il appellera phasing, deviendra l’un des principes de son écriture. La pièce qui en naît, It’s Gonna Rain, est achevée en 1965.

Une affaire de machines ?

Reich pense d’abord que ce phénomène appartient au monde mécanique, au même titre que deux essuie-glaces balayant un pare-brise à des cadences légèrement différentes, ou deux sonneries de passage à niveau se désynchronisant au passage d’un train. Le corps humain, soumis à ses propres fluctuations, lui semble incapable d’une régularité suffisante pour produire le même effet.

Il poursuit pourtant encore quelque temps son travail sur bande avec d’autres pièces, dont Come Out, composée en 1966 en soutien aux Harlem Six à partir du témoignage du jeune Daniel Hamm. Mais la frustration s’installe : batteur depuis l’adolescence et profondément marqué par le jazz, Reich veut retrouver la scène et le contact direct des instruments.

Une question ne le lâche plus : un musicien peut-il rivaliser avec le magnétophone ? Pour en avoir le cœur net, il enregistre un motif au piano, puis le rejoue en direct par-dessus la bande, en tentant de rester exactement synchrone. Une fois l’unisson stabilisé, il cherche, note après note, à devancer légèrement l’enregistrement, jusqu’à une avance d’une double croche.

« Je ne suis pas comme la machine, mais je peux le faire », conclut-il. Submergé par l’émotion, il se précipite sur le téléphone : « Maman, j’ai réussi ! »

« Look Ma, no electronics »

La démonstration était faite ; restait désormais à se passer de la bande. En 1967, Reich s’installe à deux pianos acoustiques avec le pianiste Arthur Murphy pour répéter une pièce inédite, Piano Phase. L’un des deux garde un tempo immuable, l’autre accélère imperceptiblement jusqu’à un net décalage, avant de se recaler sur la pulsation de son partenaire.

Avec deux musiciens, le phénomène change de nature ; la tension entre eux, portée par les micro-variations du toucher et par leur concentration, donne au déphasage une élasticité que la machine ne pouvait pas offrir. Reich résume la scène d’une formule qui lui restera longtemps : « Look Ma, no electronics ! »

Le principe se prolongera dans Violin Phase, puis prendra une tout autre ampleur avec Drumming, où l’idée du déphasage se déploie sur une heure entière de percussions. Mais l’essentiel s’était joué plus tôt, dans un studio de San Francisco, devant deux magnétophones à cent dollars. En prêtant l’oreille à un défaut mécanique plutôt qu’en cherchant à le corriger, Steve Reich n’avait pas seulement trouvé une technique de composition. Il avait découvert qu’un accident pouvait devenir une méthode. Une méthode qui trouvera, quelques décennies plus tard, un prolongement dans les musiques électroniques.

« Steve, quand j’écoute ta musique, j’identifie tellement de points communs avec la mienne, tellement de points communs avec la musique électronique. » — Richie Hawtin, DJ et producteur britannique-canadien, figure majeure de la musique électronique (1)

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