Shani Diluka : « Connaître le contexte permet de mieux comprendre un compositeur »

Published On: 27 mars 2026|
Temps de lecture : 6 minutes

Actualité chargée pour la pianiste Shani Diluka. Après un récital, Renaissance (Warner Classics) paru à la rentrée, elle publie un livre de réflexions sur la musique, tout en assurant la programmation de concerts dominicaux au Théâtre du Châtelet et son activité de concertiste.

Commençons par le disque. Byrd, Dowland, Frescobaldi, Corelli, Bach… On ne vous attendait pas dans ce répertoire… qui dépasse d’ailleurs celui de la Renaissance.

Shani Diluka : Il s’agit plutôt de la Renaissance et des étapes de la Renaissance. Ma formation intellectuelle et musicale relève plutôt de l’école allemande même si j’ai étudié au CNSM de Paris, auprès notamment de Bruno Rigotto et de Georges Pludermacher, qui représentent l’école française. Mais j’étais très marquée par l’enseignement de Leon Fleischer, de Murray Perahia et par cette idée d’équilibre entre la passion et la raison. Et donc, pour moi, l’école allemande commence à Bach, évidemment, en allant jusqu’à Brahms, et au début du siècle, l’école de Vienne, et j’ai voulu comprendre d’où venait cet héritage et ce langage musical.

Comme je suis issue d’une culture très différente, j’ai besoin de comprendre les racines, les fils de l’histoire. La Renaissance marque le début de la polyphonie, de la tonalité, de l’harmonie, et donc les prémices de la musique classique européenne. C’est ce qu’a entendu Bach. Donc, je me suis intéressée à cette période pour comprendre aussi les débuts du clavier, les premières écritures pour virginal, clavecin, orgue, et ça va être, quelque part, l’ancêtre de ce que je suis aujourd’hui. Pour moi, en tant que pianiste, la polyphonie est fondamentale.

Avez-vous approché ces claviers anciens ?

S.D. : Oui, j’ai fait du clavecin quand j’étais plus jeune, à Monaco, et j’ai travaillé avec Andreas Staier et Paul Badura-Skoda avec qui j’ai connu ma première masterclass. J’avais 16 ans et il m’a fait jouer sur plusieurs pianos. Donc, j’ai pu constater la réception digitale d’une sonate de Beethoven sur un piano d’époque et sur un piano moderne. Ce fut une révélation. Plus tard, avec Andreas Staier, j’ai découvert Clementi, Scarlatti, donc tout ce langage qui m’a influencée énormément par la suite. Et puis, quand j’étais à Royaumont pour préparer un disque sur Carl Philipp Emanuel Bach, j’ai pu échanger avec Aline Zylberajch, une claveciniste et pianofortiste passionnante. J’ai toujours cherché à comprendre les filiations, appréhender le travail sur les pianos d’époque, les Walter, les Stein, ces instruments que Mozart a pu jouer, pour se rendre compte de l’évolution du toucher. Celui des pianos contemporains n’a évidemment plus rien de commun.

Il y a dans cette période de la Renaissance une communion entre les arts.

S.D. : En Italie, on croise la poésie, la musique, les mathématiques, la science. Les compositeurs, les musiciens et les peintres se connaissent. Et souvent les peintres font de la musique. Ce dialogue entre les arts connaît son apogée pendant la Renaissance. Cette idée d’universalité, de résonance, correspond à une période fondatrice de la civilisation. En faisant ce disque, j’ai voulu me rappeler de ces fondamentaux, qu’on oublie un peu…

Tout ça est loin de vos origines vous qui dites : « Je ne viens pas de cette culture »…

S.D. : En effet. Je suis née à Monaco mais mes deux parents, très simples, sont sri lankais et n’ont jamais écouté de musique classique. La princesse Grace a voulu remettre la culture en avant à Monaco comme elle l’était au début du XIXe siècle. Et elle a créé une école de musique, une école de danse, pour lesquelles les élèves étaient choisis après des tests d’oreilles, de mémoire, de mélodies. Une sorte d’évaluation pour les enfants qui avaient des prédispositions musicales. Et j’ai été choisie dans ce programme à l’âge de 5 ans. Mes parents et moi-même avons alors découvert la musique au fur et à mesure. J’étais émerveillée en fait en ouvrant les partitions parce que je n’avais aucun enregistrement. Et j’ai pu constater au Sri Lanka l’impact immédiat de la musique sur des auditeurs qui ignoraient de Mozart et de Chopin. Ils étaient happés par la beauté de cette musique.

Qu’en avez-vous déduit ?

S.D. : Que la musique avait un pouvoir extraordinaire qui peut parler à des cultures qui sont à l’autre bout du monde. Se rendre compte que Bach sur un vieux piano pouvait émouvoir un jardinier ou des petits cousins était troublant. Là, j’ai vraiment été convaincue, très jeune, que c’était quelque chose de très grand et une sorte d’élévation. Cette conviction reste en moi pour toujours.

Est-ce que cette prise de conscience a influencé votre façon de concevoir cette série de concerts au Châtelet qui convoque des écrivains, des intellectuels et des acteurs ?

S.D. : Je pense que c’est tout à fait lié. Découvrant peu à peu ce monde de la musique classique, j’ai pris pour habitude d’associer mon travail sur un compositeur à la lecture de sa correspondance, de sa biographie, à la compréhension de ses influences. Et je me suis rendu compte que ces compositeurs avaient une relation très intime avec d’autres arts, que ce soit Beethoven avec Shakespeare, Schubert avec Goethe, ses amis poètes, Mallarmé avec Debussy, Boulez avec René Char… Il m’est apparu évident que, pour connaître un compositeur, il fallait cerner sa pensée, sa structure mentale et ce qui le nourrissait au-delà de sa vie personnelle, évidemment, de ses fractures, de ses blessures. Ce serait trop simpliste de se cantonner au côté affectif.

Présenter le contexte vous semble donc important ?

S.D. : Oui, et je l’ai fait dans les prisons, pour des jeunes de banlieue. Expliquer le contexte un peu philosophique ouvrait vraiment l’esprit. Ça permettait de rentrer dans une perception plus aiguë de la musique. Moi-même, avant de rentrer sur scène pour oublier le trac, j’ai un rituel : je lis de la poésie. Cela peut être Mallarmé avant de jouer du Debussy. Ou du Tagore ou du Bonnefoy dans un programme qui réunit plusieurs compositeurs.

Cela me permet de rentrer dans une abstraction parce que je pense que l’ineffable qu’il y a entre les mots est le même que dans la musique et d’oublier l’enjeu, d’oublier le regard, la radio qui vous entend en direct. Je suis déjà dans ma bulle et je me suis dit que ça serait intéressant de partager ça aussi avec un public qui a parfois besoin de mots pour s’accrocher à quelque chose parce que l’idée, c’est aussi que les gens sortent enrichis d’un concert mais aussi d’une période, d’une façon de penser.

C’est pourquoi vous invitez des philosophes et pas seulement des acteurs ? André Comte-Sponville a pris la parole avant les Suites pour violoncelle de Bach par Edgar Moreau.

S.D. : Le premier concert réunissait la pianiste Elisabeth Leonskaja et l’actrice Golshifteh Farahani autour de Schubert et de textes de Rilke, de Novalis et d’autres, qui évoquent la nature. Et écouter pendant une dizaine de minutes, pas plus, de la poésie, le dimanche matin, oblige à une certaine concentration qui permet d’entrer ensuite dans la musique. André Comte-Sponville, qui adore Bach, a parlé du cosmos. Il y aura dimanche Natalie Dessay et sa fille Neïma Naouri et puis en juin le Quatuor Modigliani avec Denis Podalydès. Et la saison prochaine promet d’autres rencontres fructueuses.

Prochains concerts du dimanche matin, au Théâtre du Châtelet :

  • Le 29 mars à 11 h : La famille Dessay-Naouri réunie autour du chanteur d’oiseaux Johnny Rasse et Shani Diluka.
  • Le 28 juin à 11 h : le Quatuor Modigliani avec Denis Podalydès de la Comédie-Française autour des grands romantiques

À paraître :

  • Shani Diluka, Du spirituel dans l’Art, et dans la Musique en particulier, Art 3 Plessis éditions

Vient de paraître :

  • Renaissance
  • Œuvres de Byrd, Dowland, Frescobaldi, Corelli, Bach…
  • Shani Diluka (piano)
  • Warner Classics 5021732514295 (1 CD)

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