Prokofiev, le compositeur entre deux mondes
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L’un des plus grands compositeurs russes du XXe siècle choisit de rentrer en URSS alors que le régime de Staline durcissait son emprise sur la société soviétique. Un pari fondé sur une conviction : un compositeur pouvait encore tenir la politique à distance. Prokofiev découvrira qu’il n’en était rien.
Le 5 mars 1953, Moscou est paralysée par le deuil national. Joseph Staline vient de mourir. Des foules en larmes bloquent les rues du centre et toutes les fleurs de la ville ont été réquisitionnées pour les obsèques du « petit père des peuples ». Dans un appartement proche de la place Rouge, le corps de Sergueï Prokofiev attend trois jours avant de pouvoir être évacué, les rues étant rendues impraticables par la foule.
Une trentaine de proches parvient néanmoins à se rendre à son domicile pour lui rendre hommage, parmi eux Chostakovitch, silencieux. La Pravda, elle, n’annoncera la disparition du compositeur que six jours plus tard. Prokofiev et Staline meurent le même jour, tous deux victimes d’une hémorragie cérébrale. Mais l’Histoire, ce soir-là, n’avait de place que pour un seul.
Cette mort presque effacée par celle de Staline résume à elle seule le destin de Prokofiev, un compositeur qui aura passé sa vie à chercher sa place entre la Russie et l’Occident, entre sa liberté et les contraintes du pouvoir. Tout avait pourtant commencé avec un enfant qui, très tôt, se croyait destiné à devenir un grand compositeur.
Prokofiev, l’enfant terrible de la musique russe
Né en 1891 à Sontsovka, dans les steppes de l’actuelle Ukraine, le jeune Sergueï grandit dans une famille aisée, choyé, et déjà persuadé de son génie. À cinq ans, il compose un Galop indien en s’interdisant les touches noires du clavier ; il trouve que ça sonne mieux ainsi. À 9 ans, un opéra. À 13 ans, il entre au Conservatoire de Saint-Pétersbourg, où il note soigneusement dans un carnet les erreurs de ses camarades plus âgés.
Ses professeurs — Rimski-Korsakov, Liadov — lui transmettent un bagage académique solide. Il se nourrit ensuite de Debussy, de Strauss, de Schoenberg. Son jeu de piano, percussif et d’une énergie implacable, choque autant qu’il fascine. Le New York Times écrira de lui en 1918 : « C’est un psychologue des émotions les plus sombres : la haine, le mépris, la rage — surtout la rage. »
En 1914, au concours Rubinstein, il présente sa propre musique au jury présidé par Glazounov et emporte le premier prix. Lors de la création de son Second Concerto l’année précédente, la presse d’époque avait rapporté le scandale dans la salle : des spectateurs s’étaient enfuis en criant que les chats sur le toit faisaient de la meilleure musique.
L’émigré sans ancrage : Prokofiev entre l’Amérique et l’Europe
La Révolution de 1917 ne le pousse pas immédiatement à l’exil. Mais la guerre civile complique bientôt la situation. En mai 1918, muni d’une autorisation de voyage, il part vers l’est, traverse le Japon et débarque aux États-Unis. Ce n’est pas une fuite idéologique. Il cherche un terrain favorable à sa carrière internationale.
L’Amérique ne lui offre pas l’accueil qu’il espérait. New York reste dérouté par sa musique, même si Chicago accueille favorablement certaines de ses œuvres, dont la création de son opéra L’Amour des trois oranges en 1921. Après un séjour en Bavière où il épouse la chanteuse Lina Llubera, il s’installe à Paris à la fin de 1923, retrouve Diaghilev, compose pour les Ballets russes : Chout (Le Bouffon), Le Pas d’acier et Le Fils prodigue.
Mais quelque chose ne prend jamais vraiment. La vie parisienne tourne autour du groupe des Six et du néoclassicisme de Stravinsky, avec lequel il entretient des rapports à la fois admiratifs et concurrentiels. Stravinsky lui reconnaîtra sa valeur avec cette formule : « Prokofiev est le plus grand compositeur russe de son temps… après moi, bien sûr ! » Son opéra L’Ange de feu est refusé par plusieurs scènes. Le ballet Sur le Dniepr, commandé par Serge Lifar pour l’Opéra de Paris, connaît un échec retentissant lors de sa création au palais Garnier en 1932. La nostalgie, peu à peu, fait son chemin.
Pourquoi Prokofiev choisit-il de rentrer en URSS ?
Dès lors, l’idée d’un retour fait son chemin. Pourquoi rentrer en URSS alors que le pouvoir exerce une pression croissante sur les artistes ? La question reste sans réponse certaine. Prokofiev, lui, déclarait volontiers à la presse occidentale :
« Je ne me soucie pas de politique — je suis un compositeur avant tout. Tout gouvernement qui me laisse écrire ma musique en paix, publie tout ce que je compose avant que l’encre ne soit sèche et exécute chaque note qui sort de ma plume me convient. »
L’URSS, dans les années 1930, semble lui offrir cette promesse. Des commandes régulières, un public enthousiaste, des moyens considérables. Ses tournées à Moscou en 1927, 1929 et 1932 lui révèlent une ferveur que Paris n’offre pas. Lieutenant Kijé en 1933, Roméo et Juliette en 1935, Pierre et le Loup en 1936… les projets soviétiques s’accumulent avant même qu’il ait définitivement posé ses valises.
Il s’installe à Moscou avec Lina et leurs deux fils en 1936. Deux ans plus tard, après une dernière tournée en Occident, les autorités lui retirent son passeport. Prokofiev ne quittera plus l’Union soviétique. Le piège vient de se refermer.
La « nouvelle simplicité » sous le regard du pouvoir
Les années soviétiques sont toutefois, paradoxalement, les plus fécondes de sa vie. Il fait évoluer son écriture vers ce qu’il désigne lui-même comme une « nouvelle simplicité » : une écriture mélodique plus directe et plus accessible, sans renoncer à son sens aigu du rythme et de la couleur harmonique.
Avec Eisenstein, il compose Alexandre Nevski, puis Ivan le Terrible — la scène de la bataille sur la glace demeure un exemple remarquable de fusion entre image et musique. Viennent ensuite Cendrillon, les Sonates « de guerre » pour piano, la Cinquième Symphonie, l’opéra Guerre et Paix d’après Tolstoï. Une œuvre abondante, mais qui se construit désormais sous le regard du pouvoir.
Car il lui faut aussi composer Zdravitsa, le Toast à Staline. Accepter que Roméo et Juliette soit déclaré « impossible à danser » par les danseurs du Bolchoï. Négocier sans fin avec des comités qui réécrivent les livrets. La liberté dont il pensait pouvoir disposer se réduit peu à peu, sans empêcher pour autant la musique de continuer à s’inventer.
1948 : la chute de Prokofiev face au décret sur le formalisme
En 1948, le décret du Comité central sur le formalisme musical tombe. Prokofiev, Chostakovitch et Khatchaturian sont nommément visés ; plusieurs de ses œuvres sont interdites de programmation. Il est contraint de signer une lettre d’autocritique. Cette même année, son ancienne épouse Lina est arrêtée pour espionnage et condamnée à huit ans de camp de travail, où elle restera jusqu’en 1956. Son ami Meyerhold avait été exécuté en secret dès 1940.
Sa santé se dégrade fortement à partir de 1945, notamment en raison d’une hypertension sévère et d’un accident vasculaire cérébral survenu en 1949. Les médecins lui ordonnent de limiter son travail à une heure par jour. Selon les récits de ses proches, il dissimulait des feuilles de papier à musique et des crayons pour continuer à composer hors de leur regard.
Il meurt le 5 mars 1953, le même jour que Staline. Quatre ans plus tard, le régime soviétique lui décernera à titre posthume le Prix Lénine. Prokofiev avait voulu croire qu’un compositeur pouvait rester à distance du pouvoir. Même dans la mort, l’Histoire les aura réunis.
À lire
- Serge Prokofiev, de Laetitia Le Guay, Actes Sud / Classica, 2012, 256 pages, 21, 50 €.
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