Schubert en partage

Published On: 12 décembre 2025|
Temps de lecture : 5 minutes

Leif Ove Andsnes et Bertrand Chamayou viennent d’enregistrer un récital Schubert consacré à ses dernières œuvres pour piano à quatre mains. Ce disque concrétise une complicité musicale de longue date et présente une vision ardente du compositeur.

Ils se connaissaient avant de se rencontrer. Il y a vingt ans, Bertrand Chamayou souffrait de contractions à la main droite et avait consulté Jacques de Tiège (1936-2022) qui l’a aidé à guérir. Or, ce professeur de piano belge était le mentor de Leif Ove Andsnes depuis des années.

Bertrand Chamayou : C’était quelqu’un de très particulier qui m’a presque sauté dessus à la fin d’un concert. J’étais perturbé par cet homme qui connaissait énormément de choses sur la musique, le piano, la technique mais s’était retiré de la société. Il refusait les interviews. Je l’ai revu plusieurs fois et il m’a aidé à surmonter l’épreuve que je traversais. J’ai appris qu’il travaillait depuis longtemps avec Leif Ove, pianiste que j’admirais et que j’avais déjà écouté plusieurs fois en concert. Le hasard des calendriers nous a fait nous rencontrer, au festival de La Roque d’Anthéron.

Leif Ove Andsnes : J’ai connu Jacques de Tiège au milieu des années 1990. J’avais 25 ans, terminé mes études et commencé ma carrière professionnelle. Je cherchais de nouvelles idées, de nouvelles impulsions. Il a commencé à venir à mes concerts pendant deux ans sans me parler. Il me disait simplement qu’il était « fan » alors que c’est un très grand bavard. Et puis, avant un récital au Concertgebouw d’Amsterdam où je devais, entre autres, jouer la Sonate « Les Adieux » il est venu me voir et m’a parlé de Beethoven. J’ai été très impressionné par son immense savoir. Cet ancien élève de Leon Fleisher est alors devenu mon mentor pendant de nombreuses années. Un jour, il m’a dit : « Tu dois connaître Bertrand Chamayou. Écoute ses enregistrements. » Et le premier entendu était consacré à Schubert. Je me suis immédiatement senti « chez moi ». J’ai été bien sûr impressionné par la maîtrise technique mais aussi par la façon dont la musique était appréhendée.

B.C. : C’est un disque qui m’avait pourtant posé de nombreuses questions. Quand je l’ai enregistré, je jouais beaucoup de Messiaen, de Ravel et d’autres compositeurs qui m’étaient familiers. Schubert restait une énigme. Je travaillais sa musique chez moi en sachant très clairement ce que je voulais entendre. Mais une fois dans le studio d’enregistrement, je me souviens avoir été complètement perdu.

L.O.A. : Mais je pense que c’est dû à la nature même de la musique de Schubert. J’ai beaucoup joué de Schubert à la fin des années 1990 et au début des années 2000. J’ai connu cette même impression. En concert, on pouvait soudainement sentir que quelque chose s’ouvrait mais très souvent on ressentait le contraire, comme si ça se refermait…Comme si cette musique s’échappait tout le temps. Elle n’est pas comme celle Beethoven qui indique d’emblée un but et un objectif, elle reste beaucoup plus ambiguë.

B.C. : J’aimais beaucoup les Schubert de Leif Ove pour leur approche symphonique qui conteste le cliché du compositeur de l’intimité. On a l’habitude d’opposer Beethoven et Schubert, comme le masculin et le féminin. Mais c’est terriblement réducteur. Schubert ose les fortissimos et la virtuosité. Mon enregistrement de la « Wanderer Fantaisie » de Schubert, paru après les Années de pèlerinage de Liszt, a parfois été qualifié de « lisztien ». Comme si Schubert devait se cantonner à la demi-mesure….

Quand avez-vous fini par vous rencontrer musicalement, autour d’un piano ?

L.O.A. : C’était en août 2016, à Rosendal, en Norvège, durant la première édition du festival de musique de chambre que je venais de fonder. Le thème en était 1828, la dernière année de Schubert. Nous avons terminé le dernier concert avec la Fantaisie en fa mineur pour piano à quatre mains. C’était très émouvant mais, en même temps, très naturel, comme évident. Trouver un pianiste avec qui partager le clavier reste pourtant un défi. Un seul peut utiliser les pédales, physiquement, c’est un peu délicat, et le timing doit être parfaitement synchronisé.

Considérez-vous cette musique pour piano à quatre mains de Schubert comme symphonique ou plutôt proche d’un quatuor à cordes ?

B.C. : Cela peut être tout cela à la fois. Cela pourrait parfois être un chœur, comme dans le « Lebensstürme ». Mais il y aussi des figures très pianistiques.

L.O.A. : C’est la beauté de cette musique : ne pas se limiter à un seul genre. Le début du « Lebensstürme » se montre très beethovénien, très orchestral. Et, en effet, dans certains passages cela ne peut être que de la musique pour piano. C’est une écriture d’une texture extrêmement riche, parfois difficile à jouer parce qu’il y a trop de notes « au milieu » du clavier. Le Schubert pour piano à deux mains distingue davantage les graves des aigus. Quand nous avons commencé à répéter il nous a fallu trouver cet équilibre des registres.

Votre programme se concentre sur quelques-unes des dernières œuvres de Schubert. Vous ne l’interprétez pas du tout comme un testament, un requiem pour lui-même.

B.C. : Schubert ne savait pas qu’il allait mourir. Il se savait malade mais pas proche de la fin. Il avait sollicité Simon Sechter pour prendre des cours de contrepoint. Ce n’est pas l’attitude d’un mourant. Envisager les œuvres de 1828 comme testamentaires relève plus de l’imagerie romantique que de la réalité. Et puis il y a des passages lumineux dans ces œuvres !

Comment s’est passé l’enregistrement ?

L.O.A. : L’enregistrement a fait suite à plusieurs concerts. Mais, comme toujours, jouer pour le micro et jouer pour le public reste des expériences différentes. Et comme nous le disions précédemment, cette musique ne se laisse pas facilement apprivoiser. Nous avons ainsi passé du temps à trouver le tempo juste pour le Rondo en la majeur. Est-ce Allegretto ou Andantino ? Nous avons fait plusieurs prises et choisi ce qui nous semblait le mieux restituer le caractère de cette page.

B.C. : Nous avons passé la première journée à trouver la bonne sonorité du piano. Nous l’avions d’abord essayé dans un studio du Southbank Centre, à Londres, mais quand nous nous sommes installés pour enregistrer dans l’église de Saint-Jude, au nord de la capitale, le résultat était différent. Le son semblait plus plat, moins coloré. Nous avons pu changer de mécanique et obtenir ainsi une sonorité conforme à notre idéal. Les jours suivants nous avons effectué de longues prises. Nous avons joué deux fois l’intégralité du programme et en avons retenu de larges extraits pour le disque.

Vient de paraître

  • Compositeur : Franz Schubert (1797-1828)
  • Œuvre : Fantaisie en fa mineur, D. 940. Allegro en la mineur « Lebensstürme », D. 947. Fugue en mi mineur, D. 952. Rondo en la majeur, D. 951.
  • Interprètes : Bertrand Chamayou et Leif Ove Andsnes (piano)
  • Label : Erato 5021732965783 (1 CD)
  • Durée : 49 min.

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