Sartorio retrouvé à Venise : L’Adelaide renaît au Teatro Goldoni

Published On: 4 mars 2026|
Temps de lecture : 3 minutes

Une résurrection baroque entre pédagogie et professionnalisme, portée par le Conservatoire Benedetto Marcello

La reprise de L’Adelaide (1673) d’Antonio Sartorio au Teatro Goldoni de Venise possède une force symbolique rare : l’ouvrage revient sur le lieu même de sa création, alors le Teatro Vendramin à San Salvador, au cœur de la République musicale vénitienne du XVIIᵉ siècle. Cette résurrection est indissociable du travail de recherche, d’édition et de transmission mené par le Conservatoire Benedetto Marcello de Venise, dans le cadre d’un ambitieux projet soutenu par les fonds de l’Union européenne.

Sartorio, un chaînon essentiel

Compositeur majeur de la Venise de la seconde moitié du XVIIᵉ siècle, Antonio Sartorio (1630-1680) occupe une position charnière dans l’histoire de l’opéra. Héritier direct de Claudio Monteverdi et de Francesco Cavalli, il prolonge leur sens aigu du théâtre et de l’expressivité vocale, tout en préparant l’évolution stylistique qui conduira, quelques décennies plus tard, à Antonio Vivaldi. Longtemps négligée, son œuvre révèle un art du drame musical fondé sur la fluidité du récitatif, l’efficacité de l’aria et une attention constante à la scène.

Quant à L’Adelaide, ce dramma in musica en trois actes déploie une intrigue de pouvoir, de légitimité et d’amour contrarié autour de la reine Adelaide, veuve du roi légitime Lotario et persécutée par Bérenger, seigneur de Milan. Ce n’est qu’à l’issue de nombreux rebondissements et révélations qu’elle sera réhabilitée grâce à l’empereur Ottone, son futur époux. Fait notable, l’action s’inscrit dans un Moyen Âge politique et guerrier, un cadre peu fréquent dans l’opéra vénitien du XVIIᵉ siècle, davantage tourné vers la mythologie ou l’Antiquité. Cette coloration médiévale confère à l’ouvrage une dimension presque épique, renforçant la clarté morale du propos.

Une mise en scène sobre et inspirée

Le spectacle signé par Emanuele Gamba séduit par une économie de moyens assumée et une richesse d’idées évidente. Les décors légers de Matteo Corsi, faits principalement de tentures et de drapés, esquissent les lieux sans les figer, tandis que ses costumes proposent un Moyen Âge stylisé, aux lignes essentielles. Le tout est magnifié par le dessin des lumières de Manuel Garzetta, particulièrement soigné, qui apporte profondeur et rythme, ainsi qu’une indéniable impression de professionnalisme à un projet qui dépasse largement le cadre académique.

Direction musicale compétente et jeunes voix

La direction musicale est confiée à Diego Fasolis, dont l’autorité stylistique garantit une lecture informée et vivante de la partition. Si l’orchestre, composé en grande partie d’étudiants, aurait gagné à bénéficier de plus de répétitions pour parfaire l’homogénéité, le résultat demeure convaincant. La distribution, très jeune, révèle des inégalités, mais brille par la solidité des deux protagonistes : Anastasiia Petrova (Adelaide) et surtout Silvia Vavassori (Ottone), particulièrement assurée. On remarque aussi la verve de Gloria Ferro (Gissilia) et de Mauro Cristelli dans le rôle travesti et comique de la nourrice Delma, fidèle à la tradition de Monteverdi et Cavalli.

Accueil et portée du projet

Devant un public peu nombreux mais attentif et chaleureux, L’Adelaide a été accueillie avec un enthousiasme sincère, saluant l’intelligence et la tenue artistique de cette redécouverte. L’entreprise démontre avec éclat ce que peut engendrer la rencontre féconde entre recherche musicologique, formation de jeunes interprètes et exigences du théâtre lyrique : non pas une curiosité destinée aux spécialistes, mais un opéra pleinement vivant, capable de réintégrer le présent scénique et de jeter une lumière neuve sur le répertoire d’une période encore trop rarement exploré du théâtre musical baroque vénitien.

Venise, Théâtre Goldoni, le 28 février.

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