Scriabine l’a rêvé. Ils l’ont fait. Pour la première fois, Prométhée s’est joué en couleurs et parfums à San Francisco. Nous y étions et sommes tombés sur les artistes, nez à nez.

Prométhée de Scriabine en parfums, par le San Francisco Symphony ©Mynxii White

Crédit photo : Mynxii White

À la fin de sa vie, dans sa période mystique, Scriabine a écrit Prométhée ou le poème du feu (1911) avec un clavier de lumières (les couleurs sont dans la partition), imaginant même un orgue à parfums. Cela fait longtemps que le pianiste Jean-Yves Thibaudet songe à réaliser totalement ce projet synesthésique. Il en a parlé à son amie Mathilde Laurent, créatrice de parfums chez Cartier. Quand Esa-Pekka Salonen a invité le pianiste à jouer Prométhée avec l’Orchestre symphonique de San Francisco, tout le monde a été d’accord pour se lancer dans l’aventure.

Une roue de néons de couleurs, commandée par ordinateur et posée au-dessus de l’orchestre, permet une polyphonie de couleurs en liaison avec les sons. Mathilde Laurent a mis au point trois fragrances diffusées de manière variable par un micro-ventilateur au pied de chaque siège. La sécheresse des molécules permet de ne pas mélanger les odeurs. L’élaboration du processus a duré près de cinq ans. C’est dire l’excitation des artistes quand le projet a enfin vu le jour. La création a eu lieu du 1er au 3 mars au Davies Symphony Hall de San Francisco.

Un public jeune et nombreux est venu y assister. Les caméras de la société française Medici étaient là pour immortaliser l’événement. Malheureusement, elles n’ont pu capter l’odeur de pluie terreuse que Mathilde Laurent a créée pour le début de l’œuvre, ni celle du feu quand il survient, ni les effluves citronnés qui couronnent l’extase finale du spectateur. Cette collaboration franco-américaine autour du chef-d’œuvre russe a eu un grand retentissement. Pour ceux qui ont eu la chance d’y assister, c’est une expérience inoubliable. Nous avons rencontré les trois protagonistes le lendemain de la création pour une discussion à bâtons rompus.

Quel est votre état d’esprit après que ce rêve est devenu réalité ?

Mathilde Laurent (parfumeuse pour la Maison Cartier) Je me sens très heureuse. J’avais à cœur de faire découvrir au public le pouvoir de l’olfaction dans l’association des arts, et ce que les spectateurs m’ont raconté après la représentation m’a beaucoup touchée. J’ai travaillé dans la joie, mais j’étais loin de m’imaginer que l’association des sons, des couleurs et des parfums susciterait une émotion aussi puissante.

Jean-Yves Thibaudet (pianiste) Je n’arrive toujours pas à y croire. Impossible de décrire avec des mots ce que nous avons vécu. Une sensation très pure et inspirante, car un diffuseur était posé à côté du piano. Aujourd’hui, je suis dans un état merveilleux. Tout le public était dans un état de bonheur absolu, même les musiciens de l’orchestre. Nous avions tous le sourire. La musique était magique, ce qui n’est pas toujours le cas. J’ai même vu des gens qui pleuraient. C’était très fort.

Esa-Pekka Salonen (directeur musical) Quand on travaille depuis des années dans un secteur d’activité, la probabilité de vivre quelque chose de neuf s’amoindrit avec le temps. Mais hier soir nous avons participé à quelque chose de totalement nouveau, et nous avons vécu un moment important de notre vie. En me réveillant ce matin, j’ai mesuré le risque que nous avons pris, parce qu’il s’agit d’un projet inédit, et on ne sait jamais comment le public va appréhender ce genre de choses. Sa réaction enthousiaste m’a rendu très heureux.

Mathilde Laurent Nous avions l’impression de ne faire qu’un. D’avoir senti, vu, entendu et ressenti la même chose, ce qui est très rare.

Esa-Pekka Salonen Pour une institution ancienne et traditionnelle comme l’orchestre symphonique, c’est un événement important, car nous sommes perçus comme un bloc conservateur qui joue de la musique de personnes mortes depuis des siècles. On se heurte à un tas de préjugés. Je vous suis donc très reconnaissant, pas seulement pour moi mais au nom de l’institution, de m’avoir entraîné dans cette aventure qui contribue à changer l’image de l’orchestre.

Jean-Yves Thibaudet Une nouvelle création, c’est très difficile, parce que c’est beaucoup d’investissement, de temps, et c’est un vrai défi dans une carrière qui navigue entre les récitals et les concertos. Mais c’est tellement enrichissant dans une vie.

Esa-Pekka Salonen À ce stade de ma vie, l’une des choses les plus agréables est d’apprendre quelque chose de nouveau, ou d’explorer des domaines dans lesquels je ne m’étais pas aventuré auparavant. Travailler avec Mathilde a ouvert mon champ de conscience. L’odeur est un facteur très puissant de connexion parce que c’est peut-être le plus fondamental. Bien sûr, il y a la musique, les images, mais nous sommes déjà reliés par l’odeur qui est là avant qu’il se produise quoi que ce soit.

Mathilde Laurent Oui, parce que c’est physique. Quand on ne fait que voir ou entendre, c’est intellectualisé et perçu de manière différente, mais l’odeur est immédiate, elle est reliée au goût, et tout le monde reçoit la même chose au même moment. L’art total permet d’en prendre conscience. Scriabine cherche une transcendance, pas seulement un émerveillement sensoriel. Lorsque tous les sens sont connectés, nous sommes reliés d’une manière plus forte à quelque chose de puissant. Pour moi, la musique est une sorte de lien avec les dieux. L’olfaction et les couleurs rafraîchissent ce lien devenu trop cérébral avec le temps.

Jean-Yves Oui, les autres sens renouvellent l’approche transcendante de la musique. C’est une expérience réellement spirituelle.

Que peut-on dire de l’œuvre ?

Esa-Pekka Salonen Prométhée est une pièce problématique et insaisissable. C’est l’histoire d’un mythe : Prométhée vole le feu aux dieux pour le donner aux hommes. Mais le récit n’est pas linéaire. Scriabine traite de l’extase, de ses différents degrés – la montée, la libération – puis d’un retour à un endroit plus sombre. Quand le feu est remis à l’humanité, nous avons un accord massif de fa dièse majeur, puis c’est fini. En fait, c’est comme essayer d’attraper un papillon, on pense qu’on l’a, mais il est ailleurs. C’est une pièce mystérieuse. L’odeur la rend plus évidente, parce qu’elle est indépendante du langage des sons, et on ne ressent pas le besoin de l’exprimer avec des mots. Au fond de nous, on comprend ce qui se passe. On le sent. Cela nous permet de mieux entrer dans la musique. En tant qu’interprète, c’est la première fois que cette pièce s’est ouverte à moi.

Jean-Yves Thibaudet Scriabine a rêvé cette spiritualité, il a deviné quelque chose, mais il n’a pas pu vérifier si ses intuitions étaient justes. En 1910, la technologie n’était pas encore au point. S’il avait été là, hier, je suis sûr qu’il aurait été fasciné. J’ai joué avec, le « son du parfum », je me suis amusé avec. Et ce moment de joie, de chaleur, de soleil, m’a fait sourire. On a envie de fermer les yeux et de respirer. C’est fantastique d’arriver à créer ce que la musique nous dit, et ce que nous ressentons.

Esa-Pekka Salonen Quand les gens sont venus en coulisse, après le concert, ils n’avaient pas de mot pour exprimer ce qu’ils avaient ressenti. La plupart ont seulement dit qu’ils s’étaient sentis déstabilisés. C’est très intéressant. Pas agressés, juste déstabilisés. C’est une grande victoire parce que je suis vraiment fatigué que notre culture soit dominée par les mots. La musique est un langage qui ne se comporte pas comme une langue parlée. C’est un langage ambigu, non régi par un sens précis. Souvent, nous devons expliquer ce que nous faisons, et pourquoi nous le faisons. Là, ce n’est pas le cas. Les gens ont compris sans pouvoir le dire. Je pense que c’est une avancée.

Quelle est votre histoire personnelle avec Prométhée ?

Jean-Yves Thibaudet Je l’ai joué pour moi, mais rarement sur scène. Deux ou trois fois en trente ans, puis je l’ai rejoué il y a deux ou trois ans. Bien sûr, sans parfum. Et la couleur, ce n’était pas vraiment telle que je l’imaginais, car c’est assez compliqué à réaliser. Je me suis dit que ce serait fantastique si nous pouvions un jour inclure le parfum dans la pièce. Nous en parlons depuis trois ou quatre ans, et nous avons dû faire face à toutes sortes de problèmes techniques. C’est donc un véritable miracle que cela ait pu se faire.

Que dire de la musique ? Elle est dense avec des plans sonores très clairs…

Esa-Pekka Salonen Quand on regarde la partition,
on se dit : « Ça va sonner comme un étouffe-chrétien », mais ce n’est pas le cas. Le talent très spécial de Scriabine lui a permis de contrôler ces masses sonores de sorte qu’elles restent transparentes, comme vous l’avez dit. Et on entend chaque couche. D’ailleurs, je dois dire que l’idée de « comprendre » la musique me pose problème. Qu’est-ce que ça signifie comprendre la musique ? Je ne sais pas. Pour moi, il s’agit de la vivre, et c’est la première fois que la porte s’ouvre naturellement, sans que j’aie besoin de la forcer.

Mathilde Laurent J’aime ce que tu dis à propos de la musique parce que je l’ai pensé. C’est peut-être la différence entre la puissance et la force. C’était puissant sans être lourd. Il existe aussi des parfums lourds, et d’autres qui sont complexes et subtils à la fois.

Esa-Pekka Salonen Je suis heureux de vous annoncer que dans ce projet nous sommes débarrassés de la lourdeur des mots.

Jean-Yves Thibaudet C’est la magie du parfum. Il y a quelque chose de sensuel et de spirituel. Pour Scriabine, la finalité est une expérience mystique.

Mathilde Laurent Oui, l’essentiel est entre les mots. Nous avons tant à partager sans y avoir recours. Il suffit d’être ouvert à ce que nous ressentons.

Esa-Pekka Salonen D’une certaine manière, nous pouvons imaginer la vie des premiers humains, au temps du paléolithique, quand ils n’avaient pas encore le feu. Leur musique, c’est ma théorie, était peut-être constituée de chants, de tambours, c’était un moyen de créer une cohésion au sein du groupe. Ces premiers hommes, très proches les uns des autres, fredonnaient quelque chose. Il devait y avoir une odeur forte. Ils étaient unis parce qu’ils ne devaient pas être bien équipés contre le tigre à dents de sabre, et d’autres bestioles qui traînaient dans les parages. En tant qu’espèce, ce qui nous a permis de réussir au sein de cette évolution, et de survivre, c’est que le groupe puisse fonctionner comme une unité. La musique et les odeurs étaient peut-être les éléments les plus importants pour maintenir la cohésion du groupe. Ma théorie n’est pas très scientifique, mais tout de même.

Mathilde Laurent Je pense souvent au fait que, pour moi, l’odeur du feu est la première fragrance qui s’est inscrite dans la peau de l’homme. La découverte du feu a été un choc visuel, émotionnel, mais olfactif également. C’est un facteur de mémoire universelle parce que nous venons tous de là.

Dans Prométhée, Scriabine rend les arts solidaires, alors que Beethoven plaçait la musique au-dessus de tout. Qu’en pensez-vous ?

Esa-Pekka Salonen Beethoven était le premier artiste indépendant. Il ne travaillait pas pour un noble comme Haydn et Mozart. Il était une sorte d’entrepreneur qui ne dépendait plus de l’Église ni de la noblesse. Pour défendre sa position, il a dû dire que la musique était la chose la plus élevée. Il a ajouté : « Je parle avec les dieux, et vous avez de la chance de venir me voir. » Telle était sa position marketing. Naturellement, la Révolution française était en cours, et il a été très concerné par l’idée de la valeur humaine individuelle. La situation politique avait changé. L’idée du Gesamtkunstwerk (« œuvre d’art totale ») est apparue avec Wagner qui pensait que tous les arts réunis créeraient quelque chose de plus puissant qu’un seul. Scriabine a aimé cette idée, et il a grandi dans un milieu un peu fou. Il a eu cette idée folle d’un spectacle de sept jours dans l’Himalaya, avec toutes les formes d’art combinées. Ç’aurait été le summum du Gesamtkunstwerk.

Que reste-t-il de tout cela ?

Esa-Pekka Salonen L’idée d’une collaboration. Jouer de la musique, c’est collaborer avec d’autres musiciens, et avec un compositeur qui n’est peut-être plus parmi nous. Quoi qu’il en soit, nous essayons de dialoguer avec le compositeur, et ce dialogue s’étend maintenant au-delà des limites strictes de l’audition. Il y a un continuum entre l’époque de Beethoven, celle de Wagner et la nôtre, je veux dire une succession logique.

Scriabine a-t-il trouvé quelque chose, comme Wagner et Debussy, par exemple ?

Esa-Pekka Salonen Je pense que le caractère unique de la musique de Scriabine repose sur l’harmonie, n’est-ce pas ?

Jean-Yves Thibaudet Son langage se reconnaît immédiatement.

Esa-Pekka Salonen C’est vrai, un peu comme Schubert. Vous entendez deux notes de Schubert et vous savez que c’est lui. C’est pareil avec Scriabine. Son identité est très affirmée. C’est le signe d’un grand compositeur. Ça vient de l’alchimie entre la couleur des notes et la fonction qu’il leur assigne. Comme il est un maître de la verticalité, les accords en découlent.

Et le fameux accord mystique ?

Esa-Pekka Salonen C’est fascinant, parce que Scriabine prend six notes d’une gamme mélodique mineure, et les empile par quartes. Ce qu’il obtient est à la fois familier et très bizarre. La familiarité vient du fait que les notes sont proches d’une gamme harmonique, donc de fondamentalement naturelle. Tous les animaux, y compris les humains, peuvent s’identifier à cette musique. La série harmonique, utilisée très intelligemment par Scriabine, crée une impression de déjà-vu dans les moments les plus étranges. S’il change la note supérieure et la place un demi-ton plus bas, il obtient une gamme synthétique. Ce procédé a été utilisé plus tard par Stravinsky, puis les compositeurs de musique de film, et beaucoup d’autres compositeurs comme moi.

Êtes-vous une compositrice de parfums ?

Mathilde Laurent J’aime la question, mais je n’ai pas cette impression dans ce projet. J’essaie d’assembler les éléments pour qu’ils aient un sens
vis-à-vis de l’œuvre. Je compose quand je suis libre d’aller où bon me semble. Là je ne suis pas seule. Mon but est de traduire de manière olfactive l’idée de Scriabine, à l’époque où nous vivons.

Jean-Yves Thibaudet Moi, je suis venu te voir dans ton atelier, et je pense que tu travailles comme un compositeur.

Esa-Pekka Salonen Je ne savais pas du tout à quoi m’attendre dans ce projet. J’ai d’abord imaginé un personnage sorti d’Harry Potter qui reniflait des fioles de diverses substances. Bien sûr, le processus était différent. Ça m’a fasciné quand j’ai appris qu’il t’arrivait de concevoir une odeur pendant ton sommeil et d’écrire la formule au réveil, avant de la transmettre à ton assistant de laboratoire. Je me suis dit que Boulez faisait pareil, moi aussi, donc c’est bien de la composition.

Jean-Yves Thibaudet Je me souviens que nous avons écouté le morceau ensemble, et tu as dit ce que tu as ressenti avant de le transposer en un composé odorant.

Mathilde Laurent Je ne suis pas musicienne et encore moins musicologue, j’ai donc essayé d’oublier ma raison pour me fixer sur l’impression.

L’artiste est-il comme Prométhée, condamné à souffrir pour avoir donné le feu aux hommes ?

Jean-Yves Thibaudet Je pense qu’il y a un don au départ, qui se développe avec beaucoup de passion, de travail, de discipline. Ensuite, l’artiste se donne aux autres et a la possibilité d’éclairer leur vie. Ça, c’est le pouvoir de la musique.

La prochaine fois, il faudra ajouter le toucher à l’expérience. Scriabine l’avait prévu à travers la danse.

Esa-Pekka Salonen Il se peut qu’il existe des sens que nous ne connaissons pas encore. Quand on pense aux poissons qui nagent en formation parfaite. Ils ont donc un organe qui les informe de la présence des autres et permet la synchronisation. Dans un orchestre, c’est un peu la même chose avec les archets et la cohésion du groupe

Pour plus d’informations

San Francisco, le 2 mars 2024, à la Villa Albertine, résidence d’artistes au consulat de France.

Prometheus, The Poem of Fire
San Francisco Symphony