La Salle Bourgie vise le Top 5 mondial des salles de récital d’ici 2030

Published On: 20 février 2026|
Temps de lecture : 6 minutes

Alors qu’elle célèbre ses 15 ans, la Salle Bourgie ne se contente plus de son statut de joyau montréalais. Entre ses vitraux Tiffany et son Steinway de Hambourg, elle déploie une programmation internationale audacieuse pour s’asseoir à la table des plus grands, du Wigmore Hall au Carnegie Hall.

À Montréal, la Salle Bourgie célèbre cette année ses 15 ans. Nichée dans une ancienne église anglicane aux vitraux Tiffany et jumelée au Musée des beaux-arts, cette salle de 460 places s’est imposée comme un écrin unique pour la musique de chambre en Amérique du Nord.

Rencontre avec Caroline Louis, directrice générale, et Olivier Godin, directeur artistique, qui pilotent ensemble cette institution depuis 2022.

Pouvez-vous nous présenter la Salle Bourgie et sa spécificité ?

Caroline Louis : La Salle Bourgie a été établie il y a 15 ans dans une église anglicane de la fin des années 1800. L’édifice abritait déjà une collection exceptionnelle de vitraux Tiffany – la plus grande au Canada – que le musée a voulu préserver. Pierre Bourgie, notre fondateur, a eu l’idée de transformer la nef en salle de concert moderne dédiée à la musique de chambre, un format qui n’existait pas à Montréal. Avec 460 sièges, c’est une taille idéale qui crée une expérience très intime, autant pour le public que pour les musiciens.

Olivier Godin : Ce qui frappe les artistes internationaux, habitués aux grandes salles de 2 000 places, c’est justement cette intimité. Avoir Anne-Sophie Mutter ou Leif Ove Andsnes à 10 mètres de soi, ce n’est pas la même expérience qu’à la Philharmonie de Paris. L’autre spécificité, c’est notre positionnement dans le musée, qui nous ouvre des possibilités uniques de croisement entre les arts.

Justement, comment articulez-vous la programmation musicale avec les expositions du musée ?

O.G. : Nous programmons nos saisons deux à trois ans d’avance, ce qui demande une coordination étroite avec le musée. Cette année, nous avons travaillé avec Kent Monkman, un grand artiste autochtone canadien, en créant la première mondiale de trois scènes de son opéra lors de l’ouverture de son exposition L’Histoire est dépeinte par les vainqueurs. Pour l’exposition sur l’artiste de pop art d’origine vénézuélienne Marisol Escobar, qui n’avait aucun lien avec la musique, nous avons commandé à une compositrice vénézuélienne un quatuor à cordes pour illustrer musicalement les œuvres de Marisol Escobar exposées au musée.

Les idées viennent des deux côtés : le musée nous a récemment proposé un projet autour du Concerto pour la main gauche de Ravel, qui tombait parfaitement avec notre série dédiée au 150e anniversaire du compositeur.

Au-delà de la musique classique, quelle est votre approche de la programmation ?

C.L. : Notre mandat premier demeure la musique de chambre, qui représente environ 75 % de la programmation. Nous accueillons aussi des ensembles de musique ancienne – baroque et Renaissance – en résidence. Et nous suivons la demande du public : ces dernières années, notre clientèle souhaitant voir davantage de jazz, notamment avec des artistes internationaux, cette série s’est développée.

O.G. : Nous menons aussi de grands projets. Après l’intégrale des cantates de Bach initiée par notre prédécesseuse Isolde Lagacé – jouées le bon dimanche du calendrier liturgique pendant 8 ans ! –, nous avons lancé l’intégrale des lieder de Schubert, un corpus de plus de 600 œuvres que nous présenterons jusqu’en 2028, pour le 200e anniversaire de sa mort. Des artistes du monde entier y participent : Ian Bostridge, Christian Gerhaher, Anne Sofie von Otter, Andrè Schuen, et bientôt Carolyn Sampson.

Comment rajeunissez-vous votre public ?

C.L. : Nous avons doublé la part de jeunes dans notre audience depuis notre arrivée. Les moins de 34 ans représentent aujourd’hui environ 15 % de notre clientèle, ce qui est encourageant comparé à nos collègues montréalais. Nous avons beaucoup rajeuni l’image de la salle pour la rendre plus accessible et actuelle. Nous programmons aussi des événements autour de thèmes actuels – la question autochtone, le mois de l’histoire des Noirs, culture quee… – qui touchent différents segments de la population. C’est un travail marketing et de programmation à 360 degrés : nous collaborons avec les universités, organisons des conférences, etc.

O.G. : Il faut aussi actualiser certains classiques. Les lieder de Schubert peuvent paraître rébarbatifs parce qu’ils sont en allemand, mais quand on explique aux jeunes que les thèmes – l’amour, la solitude, l’amitié, le lien à la nature, le rejet – sont totalement d’actualité, cela change tout. Nous présentons les lieder avec des surtitres comme à l’opéra, et nous avons un partenariat avec l’Institut Goethe pour des initiations à la langue. Pour autant, nous cajolons aussi les « têtes blanches » qui forment le cœur de notre public. On dit toujours que le public vieillit, mais ce ne sont pas les mêmes têtes blanches depuis 30 ans ! Les gens s’intéressent souvent à la musique classique plus tard, quand ils ont du temps pour s’y investir.

Comment travaillez-vous votre rayonnement international ?

C.L. : La salle est crédible dans le réseau international grâce à ses qualités intrinsèques. Nous avons un piano Steinway de Hambourg exceptionnel sur lequel les pianistes veulent jouer. Les projets comme les intégrales attirent l’attention : en Allemagne, des gens m’ont dit avoir participé aux cantates de Bach chez nous et en avoir parlé à leurs amis. Montréal attire aussi des touristes, et la Salle Bourgie fait partie du circuit culturel de la ville.

O.G. : Le bouche-à-oreille des artistes fonctionne remarquablement. Alexandre Tharaud, Philippe Cassard, Jean Rondeau, Théotime Langlois de Swarte viennent régulièrement et parlent de nous. Nous recevons des demandes d’agents qui nous disent : « Un tel est venu chez vous, cet artiste aimerait venir aussi. » Souvent, des artistes arrivent sur scène en disant : « Ah, la Salle Bourgie, j’en ai tellement entendu parler ! » Cela fait très plaisir.

Comment financez-vous vos activités ?

C.L. : Notre secret, c’est la Fondation Arte Musica, créée par Pierre Bourgie. Elle nous donne de l’air et des assises solides, ce qui nous permet de planifier plusieurs années à l’avance et nous a permis de traverser la pandémie la tête hors de l’eau. Le musée est aussi partie prenante, participant financièrement et en services. Cette dualité fondation-musée nous donne notre solidité.

O.G. : Cela nous permet d’offrir des billets à des prix très avantageux, plus bas que les autres offres de musique classique à Montréal. Nos tarifs de location pour les ensembles invités sont aussi très accessibles. Nous essayons de redonner au milieu qui vit des moments difficiles avec les coupures budgétaires. Et nous pouvons offrir des cachets respectables à tous les artistes.

Quelles sont vos ambitions pour l’avenir ?

C.L. : Nous nous sommes fixé un objectif à la fois sérieux et ambitieux : d’ici 2030, entrer dans le top 5 des salles de récital au monde. Cela veut dire que quand les artistes ont un programme de récital, ils pensent immédiatement à nous, comme à Wigmore Hall ou au Carnegie Hall. À l’échelle locale, notre objectif est que les habitants de la région aient la Salle Bourgie en tête quand ils imaginent une sortie culturelle. Nous travaillons aussi sur la diversité des publics – la société et la démographie changent, et nous aimerions avoir des gens de toutes origines et de tous styles de vie dans la salle, être à l’image de la ville.

O.G. : Nous continuerons à développer ce mélange gagnant de grands artistes dans un public intime, et nos séries « Arts croisés » – danse et musique, cinéma et musique, poésie et musique. Les lieder de Schubert culmineront en 2028, et je pense déjà au 20e anniversaire de la Salle dans cinq ans. Le rayonnement international reste une priorité : je participerai en avril au congrès de l’IAMA en Estonie. Il y a encore beaucoup de travail de reconnaissance au niveau international, c’est un objectif planifié sur les cinq prochaines années au moins.

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