Prokofiev et les amants maudits : clés d’écoute d’un ballet contrarié

Published On: 24 avril 2026|
Temps de lecture : 5 minutes

Commande suspendue, dénouement réécrit, création hors d’URSS : la genèse du Roméo et Juliette de Sergueï Prokofiev est presque aussi mouvementée que la pièce de Shakespeare. Retour sur une œuvre devenue centrale dans le répertoire chorégraphique du XXe siècle.

Aujourd’hui pilier du répertoire, Roméo et Juliette traverse, entre 1934 et 1940, une série d’obstacles inhabituels : projet retardé, refus de certains théâtres soviétiques, création scénique hors d’URSS. Si Hector Berlioz, Charles Gounod ou Piotr Ilitch Tchaïkovski s’étaient déjà emparés du mythe, Prokofiev est le premier à en proposer un ballet d’envergure. Le résultat s’imposera comme l’une des partitions chorégraphiques majeures du XXe siècle… mais au terme d’un parcours heurté.

Un retour en URSS sous contrainte

En 1933, Prokofiev décide de rentrer définitivement en Union soviétique, après plus d’une décennie passée en Occident. L’année suivante, le Théâtre Kirov de Leningrad lui commande un ballet. Mais le contexte politique se durcit brutalement : l’assassinat de Sergueï Kirov en décembre 1934 marque un tournant dans le régime stalinien. Le projet est retardé, puis repris par le Bolchoï.

À l’été 1935, Prokofiev compose l’essentiel de la partition. Dans un premier temps, il envisage un dénouement heureux, arguant que « les vivants peuvent danser, mais pas les mourants ». Cette entorse à Shakespeare, difficilement conciliable avec les attentes esthétiques et idéologiques de l’époque, est rapidement abandonnée. La version tragique est rétablie.

Une musique jugée « indansable »

Lors des premières auditions au Bolchoï, en 1936, la partition suscite de fortes réserves. Ses contrastes abrupts, ses changements de tempo et son écriture rythmique déroutent les danseurs, qui la jugent « indansable ». Prokofiev refuse de modifier la partition, et le projet est abandonné par le théâtre.

La première représentation complète du ballet a lieu le 30 décembre 1938 à Brno, en Tchécoslovaquie. L’Union soviétique découvre l’œuvre sur scène le 11 janvier 1940 au Kirov, avec Galina Oulanova dans le rôle de Juliette.

En quelques années, l’œuvre que les théâtres avaient d’abord écartée devient l’un des ballets les plus joués du XXe siècle.

Prokofiev laisse plusieurs versions de Roméo et Juliette, outre un ballet intégral, pour piano et pour orchestre, sous forme de trois suites (les Suites nos 1 et 2 en 1936, la Suite n° 3 en 1946) qui réunissent différents épisodes du ballet sans souci de la chronologie des événements. La musique du ballet est rarement donnée dans son intégralité au concert comme au disque. On lui préfère souvent les suites, parfois jouées dans un savant désordre, plus courtes, qui concentrent les moments les plus spectaculaires ou les plus marquants.

Nous avons cependant choisi de suivre, en seize étapes, les quatre actes du ballet, soit environ deux heures et quart de musique. Pour cette partition éminemment descriptive, presque cinématographique, Prokofiev requiert un vaste orchestre. En plus des bois par 2, il demande un cor anglais, une clarinette basse, un saxophone ténor, un contrebasson, 1 cornet, 3 trompettes, 6 cors, 3 trombones, 1 tuba, 2 harpes, des cordes (éventuellement 1 viole d’amour) et une riche percussion : triangle, tambour, grosse caisse, cymbales, clochettes, xylophone, célesta, piano…

Acte I. La rencontre et la naissance de l’amour

Scène 1 : La place publique à Vérone
Il ne faut pas se fier au climat détendu des premières scènes, qui présentent notamment Roméo et voit l’éveil radieux de la ville au son d’un basson goguenard.

Très vite, après la danse matinale, le ton monte et la tension entre les familles Montaigu et Capulet devient palpable. Elle éclate rapidement en bagarre.

Scène 2 : Chez les Capulet
On prépare le bal. Juliette apparaît comme une jeune fille innocente mais à l’esprit vif (la partition indique Vivace, en do majeur). Un épisode plus contemplatif, introduit par la flûte seule à laquelle viendront s’ajouter un violoncelle solo puis le saxophone (Più tranquillo, à 1′ 23) avant le retour de la première partie.

Scène 3 : Extérieur de la maison des Capulet
Roméo arrive masqué avec ses amis.

Scène 4 : Le bal chez les Capulet

Différentes danses se succèdent dont la désormais célébrissime « Danse des chevaliers » qui fait alterner menaces (Allegro pesante, mi mineur, rythmes pointés, démarche heurtée) et sentiment amoureux (Poco più tranquillo, à 3′ 11) dominé par la flûte solo, soutenue par le triangle, le tambourin et les cordes en pizzicato.

Roméo rencontre Juliette et s’en éprend aussitôt. Tybalt, neveu des Capulet, reconnaît Roméo et veut se battre, mais il est retenu.

Scène 5 : La scène du balcon
Roméo rejoint Juliette en secret. Ils se déclarent leur amour et décident de se marier.

Acte II. Le mariage et la tragédie

Scène 1 : La place publique
Différentes danses se succèdent, dont les irrésistibles « Danse des cinq couples » (hautbois malicieux, puis effets de fanfare, avec cymbales et grosse caisse, Moderato marciale, à 1′ 30)

et la « Danse avec les mandolines » (Vivace, entraînant rythme ternaire à 6/8, interventions ironiques des cuivres et de la clarinette).


Scène 2 : Chez Frère Laurent

Avec l’aide de Frère Laurent, Roméo et Juliette se marient en secret. Andante espressivo, 4/4, si bémol majeur : Prokofiev caractérise la bienveillance de Frère Laurent par un solo de basson contrepointé par les clarinettes.


Scène 3 : Retour sur la place publique et ses danses

Mercutio, ami de Roméo, et Tybalt se battent en duel. Mercutio meurt. Roméo décide de le venger et le tue.

Après quinze coups violemment martelés (clarinette basse, saxophone, contrebasson, timbales, cordes graves), l’acte se termine par un Adagio dramatico tonitruant de tout l’orchestre, saturé de la violence entre les deux camps.

Acte III. Le malentendu et la mort

Scène 1 : La chambre de Juliette
Ouverture fracassante et dissonante qui semble résonner des échos du finale précédent. Saisissant contraste entre le cataclysme et un silence de mort. Ce passage ouvre souvent les extraits de Roméo et Juliette en concert.

Juliette refuse d’épouser Pâris que lui destinent ses parents. On entend à nouveau le thème de Juliette et le thème des Chevaliers.


Scène 2 : Chez Frère Laurent

Elle demande de l’aide à Frère Laurent, qui lui donne une potion simulant la mort et lui évitera ainsi ce mariage non désiré.


Scène 3 : La chambre de Juliette

Elle absorbe la potion.


Scène 7 : Juliette est retrouvée inanimée.

Sa famille la croit morte et la place dans le tombeau.

Acte IV. Épilogue

Dans la crypte funéraire de Juliette.

La scène s’ouvre par un glaçant Adagio funèbre, à 4/8, des violons dans l’aigu, puis une montée en tension (Molto espressivo e dolento, à 1′ 01), les cors hurlent de douleur (2’23), bientôt rejoints par tout l’orchestre, dont les cuivres graves et la percussion (2’51). Roméo ne sait pas qu’il s’agit d’un stratagème et croit Juliette réellement morte. De désespoir, il se tue. La musique s’achève sur un grondement pianissimo des cordes graves que survolent la flûte et les clarinettes.

Juliette s’éveille. Atmosphère étrange, pesante, trouée de silences. Elle découvre le cadavre de Roméo et se suicide à son tour. La musique s’achève dans une ambiance désolée, raréfiée. Quelques notes pianissimo de hautbois, de bassons, de trombones et de tuba…

Vous avez apprécié cet article ?

Chaque vendredi à 13h, recevez une sélection exigeante d’analyses et de recommandations autour de la musique classique.

Partagez cet article, choisissez votre plateforme!

Articles similaires