Redécouvrir Robinson Crusoé d’Offenbach au Théâtre des Champs-Élysées

Published On: 9 décembre 2025|
Temps de lecture : 3 minutes

Redécouvrir un opéra-comique d’Offenbach à travers le prisme d’un standard de la littérature (Defoe), c’est le clou de la saison lyrique du Théâtre des Champs-Élysées ! Un succès éclatant couronne le sauvetage de Robinson Crusoé grâce à l’équipe Offenbach, Marc Minkowski et Laurent Pelly. Une résurrection so Frenchy : jusqu’ici, seule une intégrale en anglais (Opera Rara) était disponible, tandis que la production de l’Opéra-Comique (1986) avait laissé peu de traces.

Robinson Crusoé ©Vincent Pontet

Une relecture contemporaine du Robinson Crusoé d’Offenbach

À bâbord, l’intrigue s’appuie sur l’intimité étriquée de la famille Crusoé à Bristol (premier acte) pour mettre ensuite les voiles vers l’île caribéenne où Robinson et Vendredi cohabitent. Au Théâtre des Champs-Élysées (TCE), autant la scénographie en tournette de l’intérieur britannique est réduite à un plateau insulaire (Chantal Thomas), autant les horizons de l’ailleurs s’ouvrent peu à peu. Au final, l’immensité du ciel emplit le plateau lors de l’heureux retour de la troupe. Entre-temps, les péripéties des deux héros mobilisent les tableaux « exotiques », face aux tribus anthropophages, puis aux mutinés britanniques du vaisseau de la fiancée Edwige, sur les traces du héros.

En désamorçant le colonialisme et le blackface de la création (1867), Laurent Pelly renverse l’ordre social : la robinsonnade est transposée dans la contemporanéité américaine des mégapoles. Vendredi et son mentor, migrants sous leurs tentes au pied des gratte-ciels, sont confrontés à la sauvagerie … des bouchers de l’industrie alimentaire consumériste. Devant l’immense néon rouge EAT, l’iconoclaste Chanson du pot-au-feu est claironnée depuis la chaîne d’un abattoir fast-food. Dans la foulée, l’hostilité indigène est celle d’une armada de clones de Trump (les dominants) pourchassant les deux héros marginalisés (dominés).

Quant au bûcher de la cérémonie tribale (le T du néon), il devient le prétexte d’une fête de junkies autour de la victime Edwige, harcelée par les clones prédateurs (affaire Epstein ?). Évidemment, ce transfert nécessite des coups de ciseaux dans les dialogues et la partition, dont l’ariette de Suzanne aux propos racisants.

Une partition riche où Offenbach mêle lyrisme et parodie

À tribord, la partition d’Offenbach regorge de pépites qui traversent tout registre afin de conquérir la salle Favart de la création, le rêve absolu du compositeur. Avec ses librettistes Cormon et Crémieux, il ose la complexité en juxtaposant le registre sentimental (les adieux du clan Crusoé) à celui amoureux, sans omettre la parodie de l’exotisme.

À mi-chemin entre Les Fées du Rhin et Les Contes d’Hoffmann, l’orchestration d’Offenbach est d’une palette tour à tour scintillante (Entracte élégiaque du deuxième acte), pétaradante (Marche des sauvages), poétique par les tendres solos de violoncelle : celui du compositeur, brillant virtuose ? Grâce aux excellents Musiciens du Louvre, Marc Minkowski en révèle les contours comme la riche trame harmonique, tout en domptant les turbulences de tempo, y compris celles des galops.

Une distribution jeune, dynamique et parfaitement engagée

Jeune et homogène, la distribution fend les flots avec vaillance et humour. Côté féminin, l’aisance de Julie Fuchs (Edwige) atteint son climax dans les périlleuses colorature de la Valse du sacrifice, alors qu’elle titube sous les effets de la drogue. Confié à la mezzo Adèle Charvet, le rôle travesti de Vendredi s’extrait des stéréotypes depuis la suave Berceuse jusqu’à la reprise de sa Chanson tribale, assurant la victoire du clan Robinson. En soubrette britannique, Emma Fekete délivre de piquantes réparties et se révèle une partenaire appréciée des ensembles solistes.

Du côté masculin, le rôle-titre est incarné avec sincérité et talent par le jeune ténor Sahi Ratia, qui vient de triompher dans Satyagraha de Philip Glass. Son tenorino au timbre coloré se coule dans l’expression romantique rêveuse de Robinson comme dans l’héroïsme requis face aux mutinés. Campant l’acolyte Toby, Marc Mauillon en assume l’aspect frustre en roucoulant avec une diction exemplaire. En cuistot cannibale, Rodolphe Briand renouvelle ses facéties burlesques. Quant aux parents Crusoé, leur prudence bourgeoise est servie par des interprètes aguerris. Julie Pasturaud et Laurent Naouri, docte pater puritain coiffé d’une perruque de Lord, la distillent ironiquement dans l’acte anglais. Enfin, pour porter aux nues les finals exotiques, le chœur Accentus développe une énergie vitaminée.

Si vous souhaitez découvrir cette coproduction fort stimulante, précipitez-vous au TCE jusqu’au 14 décembre. Ou bien patientez jusqu’en mai-juin pour l’écouter à l’Opéra d’Angers-Nantes, ou à celui de Rennes.

Robinson Crusoé ©Vincent Pontet

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