La douce folie de Robinson Crusoé

Published On: 28 novembre 2025|
Temps de lecture : 6 minutes

Voici presque trente ans qu’ils travaillent ensemble et prennent Offenbach au sérieux sans oublier de faire rire et rêver. Le chef d’orchestre Marc Minkowski et le metteur en scène Laurent Pelly donnent un avant-goût du rare Robinson Crusoé qu’ils préparent pour le Théâtre des Champs-Élysées.

Marc Minkowski & Laurent Pelly – ©Théâtre des Champs-Élysées

Depuis votre première rencontre, en 1997, autour d’Orphée aux Enfers à l’Opéra de Lyon, vous avez présenté plusieurs opéras d’Offenbach, La Belle Hélène, La Grande-Duchesse de Gérolstein, Les Contes d’Hoffmann, La Périchole, qui ont été autant de succès. Quand vous abordez un nouveau projet, êtes-vous heureux de vous retrouver ou inquiets d’être jugés à l’aune des réussites précédentes ?

Laurent Pelly : Je dois avouer ne jamais y songer. Absolument pas…Bien sûr, je pense au succès qu’on a eu ensemble, aux spectacles qui ont marqué, qui nous ont marqués.

Mais avant tout, nous restons au service de cette œuvre qu’il faut faire redécouvrir dans les meilleures conditions possibles. Mais comme tout spectacle, on ne sait jamais comment il sera reçu…

Marc Minkowski : Moi, oui, au contraire, j’y pense. Comme je fonctionne vraiment à l’instinct, je peux sentir des bases un peu fragiles. Et comme je veux toujours être meilleur, toujours voir de plus en plus loin, cela génère une certaine pression…

L.P. : Ce qui nous motive c’est bien sûr de révéler le génie d’Offenbach dans cet opéra qui précède de plus de dix ans Les Contes d’Hoffmann mais qui se montre aussi fort et présente certaines similitudes dans les duos, dans les mélodrames, dans toute la musique additionnelle. Il y a toujours un mystère qui évoque parfois la musique de film.

Qu’est-ce que vous pensez que vous apporter réciproquement ?

L.P. : J’adore travailler avec Marc pour son imagination, son sens du théâtre, et son énergie. C’était une grande partie du succès de La Périchole.

M.M. : Nous avons une imagination très complémentaire. J’aime travailler avec Laurent pour son sens du rythme, qui gouverne intégralement la musique d’Offenbach. Laurent a toujours été un metteur en scène rythmique.

Un opéra-comique plus drôle qu’il n’y paraît

À propos de rythme, l’affiche peut tromper. Offenbach, Minkowski, Pelly, spectacle de fin d’année. On imagine facilement une œuvre drôle et enjouée. Robinson Crusoé n’est pas un opéra-bouffe mais un opéra-comique.

L.P. : Oui et non. C’est en travaillant que j’ai découvert un opéra plus drôle que prévu par ce mélange des genres et le recours à la parodie. Je le considère comme une espèce de grand opéra qui raconte plus ou moins les aventures de Robinson Crusoé dans lesquelles se glisse une histoire d’amour qui semble sortie d’un chapeau.

M.M. : Offenbach signe une composition extrêmement raffinée, romantique, qui oscille entre opéra-bouffe et opéra-comique et qui offre des moments éclatants comme il sait les faire entendre. Il requiert un orchestre un peu plus fourni qu’à l’accoutumée et signe deux pages symphoniques exceptionnelles. On est toujours à la frontière du sourire, de l’absurde et du pince-sans-rire, dans une ambiance à la Buster Keaton ou à la Chaplin. Et puis je ne crois pas qu’Offenbach ait composé un opéra avec autant d’ensembles vocaux : duos, trios, quatuors, quintettes… Et ce, dès le début ! C’est incroyable ! Heureusement, nous disposons d’une formidable équipe de chanteurs-acteurs qui savent très bien s’accorder.

Représenter aujourd’hui un exotisme daté

Comment représenter aujourd’hui cet opéra et notamment son deuxième acte avec ses sauvages et ses anthropophages ?

L.P. : On ne peut nier un exotisme daté et même du racisme, impossibles à faire entendre aujourd’hui. Il faut donc trouver les moyens de raconter l’histoire autrement, sans que cela soit trop poussiéreux ni trop XIXe siècle, mais en même temps, être fidèle au texte, à l’énergie de la musique. C’est le gros enjeu.

M.M. : Nous restons en effet toujours très fidèles au texte, à son sens et à l’action. C’est pourquoi j’aime travailler avec Laurent, pour être moderne et authentique.

Il n’est pas question de dévoiler le spectacle mais, s’il n’est pas possible de représenter cet exotisme d’antan, est-ce à dire qu’il n’y aura pas de sauvages, pas d’île ?

L.P. : Pas de blackface, évidemment, mais de l’humour, suggéré, entre autres, par un quart de l’œuvre qui relève du grand opéra, riche de grands duos sentimentaux. C’est par le biais du rêve ou de la parodie que l’on peut appréhender Robinson Crusoé. On a un peu retourné l’histoire et questionné la solitude de Robinson…Et les affreux sauvages ne sont pas ceux qu’on croit…Contrairement à d’autres ouvrages d’Offenbach que j’ai montés sur lesquels je m’étais beaucoup documenté, je n’ai pas du tout cherché à approcher les conditions de l’époque et encore moins les stéréotypes des personnages. L’important est de les rendre le plus vivants possible.

Robinson Crusoé ©Vincent Pontet

Une partition très soignée

Intéressons-nous quand même aux créateurs rôles principaux. Offenbach disposait d’excellents chanteurs et chanteuses, notamment Célestine Galli-Marié, future Fantasio et Carmen qui incarne Vendredi. En a-t-il profité pour leur confier des pages plus virtuoses ?

M.M. : Robinson Crusoé m’évoque souvent Les Fées du Rhin, que j’ai eu la chance de diriger, par ce mélange de belcanto sur des bases germaniques même s’il n’en partage pas complètement le caractère de grand opéra romantique. Mais la partition se montre plus travaillée, plus évoluée que celle des opéras-bouffes que l’on connaît sans faire montre d’une exigence nettement plus élevée pour les parties vocales. Il y a du Chérubin des Noces de Figaro dans le personnage de Vendredi, créé en effet par Célestine Galli-Marié, réputée pour les rôles de caractère. Ce qu’en fait Adèle [Charvet] est particulièrement touchant.

Y a-t-il un personnage comique dans cette histoire ?

L.P. : Il y a un trio comique. Toby, l’ami de Robinson, Suzanne, la servante de la famille Crusoé, et Jim Cocks, lui aussi échoué sur l’île, à qui incombe la Chanson du pot-au-feu, typique de l’opéra bouffe.

Réécrire les dialogues pour retrouver le rythme

Puisque c’est un opéra-comique, Robinson Crusoé alterne chant et épisodes parlés. Les avez-vous réduits ?

L.P. : C’est indispensable car, telle quelle, l’œuvre est injouable. Les dialogues sont beaucoup trop longs et marqués par l’esprit « Banania ». Le personnage de Vendredi exige d’être repensé car le livret en dessine une caricature raciste. En plus de régler ce problème, le travail d’Agathe [Mélinand] consiste à redonner du dynamisme aux enchaînements des scènes et des airs. Souvent les scènes parlées annoncent que va dire l’air suivant…

M.M. : La musique dit l’essentiel, en effet. Elle révèle ainsi la fraîcheur de Vendredi, son caractère piquant, naïf et très courageux. Il porte un regard de plus en plus protecteur sur Robinson.

Robinson, entre solitude et déraison

Il est d’ailleurs difficile à cerner ce Robinson, non ?

L.P. : Oui, il paraît même un peu fou aux deuxième et troisième actes. Ce dernier acte laisse d’ailleurs perplexe. Ce n’est plus du tout Robinson Crusoé mais L’Île au trésor ! Il faut comprendre cet homme cassé, complètement broyé par six ans de solitude, qui semble dans son rêve… Est-ce d’ailleurs un rêve dès le début, à Bristol ? De toute façon, c’est injouable tel que c’est écrit. Et les didascalies ne sont pas d’un grand secours. Elles laissent perplexes, au contraire. On a mis longtemps à comprendre, même avec le texte, ce que cette fin racontait. Ce qui est intéressant, c’est qu’elle nous oblige à penser tout le spectacle.

M.M. : J’ai évoqué Buster Keaton tout à l’heure, et là, le troisième acte, c’est un peu Ken Russell par la folie du récit, cette espèce d’amplification apocalyptique, de délire. Comme si cette histoire traduisait la profonde méditation d’un jeune homme épris de liberté, de nature, dont le rêve se transforme en une espèce de cauchemar. Un cauchemar divertissant.

L.P. : Ce qui ramène aux Contes d’Hoffmann...

Robinson Crusoé ©Vincent Pontet

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