Rencontre avec Ninon Hannecart-Ségal

Published On: 19 novembre 2024|
Temps de lecture : 8 minutes

Lors du Festival international de musique de Dinard, la jeune claviériste Ninon Hannecart-Ségal se prête au jeu de l’interview. Son esprit vif nous emporte du clavecin à la musique contemporaine, de Reims à la Chine, dans des mondes de fantômes et de princesse… Rencontre.

Ninon Hannecart-Ségal, Concert Halloween ©Yves Marzin

Ninon Hannecart-Ségal au Concert d’Halloween du Festival international de musique de Dinard.
Crédit photo: Yves Marzin

Vous êtes la pianiste et claveciniste de la 35e édition du Festival de musique de Dinard… Vous connaissez la ville ?

Oui, et ça me touche beaucoup de jouer à Dinard. C’est ici que vivent mes grands-parents, c’est donc aussi pour moi l’occasion de les voir. Quand j’ai un peu de temps libre je vais à Reims car contrairement à ce que l’on a pu entendre dernièrement je ne suis pas Bretonne : je suis Rémoise ! Aujourd’hui j’habite à Paris : avec la vie que je mène, c’est plus pratique. Et si pendant très longtemps j’ai détesté ma ville, aujourd’hui quand je reviens en Champagne… quelle paix ! Je commence même à songer à rentrer à la maison. On se tutoie ?

Mais, oui, bien sûr ! … Tu avais déjà joué à Dinard ?

Oui, deux fois à la villa Les Roches Brunes. Mais cette année c’est particulier. Au-delà d’être un peu à la maison, il y a Yann [Ollivier], le directeur artistique du festival… C’est quelqu’un qui a un pied ici depuis toujours. Et la passion qu’il a pour cette ville, il nous l’a transmise dès le début. Il s’est démené et je suis contente du résultat : les concerts sont une grande réussite. Ça me touche de voir quelqu’un qui est autant attaché à son territoire, comme moi avec Reims. Le jour où je jouerai aux Flâneries, je serai très émue. Parfois, je retrouve certains grands noms que je découvrais sur scène étant petite et ça m’émeut de pouvoir jouer aujourd’hui avec eux et de leur dire que la première fois que je les ai écoutés, j’avais 6 ans… Ça leur met un bon coup de vieux. [Rires]

« Le clavecin est longtemps resté ma consolation et puis un jour c’est devenu mon cheval de bataille »

Tu as aussi joué en Europe, aux États-Unis, en Chine…

En Chine, oui, j’y vais souvent. C’est un point que je partage avec une des artistes du festival, Marie Nadeau-Tremblay. Elle parle le mandarin, comme moi, alors on a fait les répétitions en chinois. C’était très drôle. [Rires]

L’année prochaine je jouerai à Lens, au Festival Muse & piano de Rodolphe Bruneau-Boulmier et Jason Wiels. Je pense que ça me fera quelque chose aussi de jouer là-bas : Lens c’est mon équipe de foot ! [Rires] Et puis ma famille du côté de mon père vient du Nord de la France. C’est ma culture.

Reims était une terre d’accueil pour mes ancêtres maternels qui venaient de Minsk, en Biélorussie. Ils fuyaient les pogroms, déjà bien avant la Seconde Guerre Mondiale. Mon arrière-arrière-grand-père a fait la Grande Guerre en tant que médecin urgentiste sur le Front, et puis dans les années 1940 il a été déporté à Auschwitz avec une partie de ma famille, avant de revenir à Reims… Alors qu’ils avaient été dénoncés par le cabinet de médecine où ils travaillaient ! Avec la Première Guerre Mondiale, ils étaient tellement attachés au territoire. Le lien à la terre se ressent en se promenant dans la montagne de Reims. Étant petite, j’habitais à Gueux et j’allais à l’école à Rosnay. La cour de récré c’était la forêt. On avait le droit d’aller partout « sauf dans les trous » : il y avait encore des obus. On a vécu avec les guerres, en arrière-plan certes mais elles étaient tout de mêmes bien présentes. La chanson des poilus c’était un peu notre hymne.

C’est donc au conservatoire de Reims que tu as commencé la musique.

J’ai commencé par le piano et une année plus tard, j’ai voulu faire du clavecin. J’étais allée aux portes ouvertes du conservatoire, pour accompagner mon petit frère qui voulait choisir son instrument. On a fait le tour des professeurs. C’est alors qu’au clavecin j’ai découvert une princesse. Elle était si gentille, elle jouait Les Barricades mystérieuses de Couperin, en dodelinant de la tête. C’était Hélène Dufour. Et à un moment elle a sorti une arme magique : le T d’accord, la clé. Elle expliquait que l’on pouvait accorder et changer la tonalité, faire différents accords, elle a montré le sautereau, le scalpel…

Au piano, on n’a pas cette mécanique et ça me manquait. Finalement j’ai découvert plus tard qu’on pouvait très bien toucher le piano, si on en avait envie et si on avait les connaissances nécessaires pour ne pas l’abîmer. On pouvait faire de nouveaux sons avec, notamment en musique contemporaine.

Et quelle a été ton expérience au piano ?
Hélène Dufour, c’était de la douceur, de la bienveillance… Ce n’est pas ce que j’ai vécu au piano. C’était extrêmement compliqué à Reims. À chaque fois que j’avais un chagrin au piano, mes professeurs de clavecin me rassuraient et me disaient qu’en travaillant en peu j’entrerai au CNSM de Paris, en clavecin.

« Ça ne me sert à rien d’avoir l’oreille absolue »

Et pourtant c’est bien au piano que tu es entrée au CNSMDP…

Oui, car pendant un temps j’ai délaissé le clavecin. Je m’y mettais quand j’étais triste. C’est longtemps resté ma consolation et puis un jour c’est devenu mon cheval de bataille. J’ai fini par travailler les Pièces pour clavecin et percussions de Xenakis, avec des amis. Avec les étudiants on monte souvent des projets qui n’ont pas vraiment de lendemain. Or celui-ci en a eu un, de lendemain, et un grand ! Un jour, Florent Jodelet m’a appelée pour remplacer au pied levé quelqu’un qui ne voulait finalement pas travailler la pièce. Ça m’a ouvert les portes de Royaumont et de Radio France, deux maisons qui me tendent les bras chaque année. J’en suis très heureuse.

Ah, on m’appelle, c’est Yann [ Elle décroche : « Il faudrait le descendre un peu. Je ne comprends pas comment ça se fait. Est-ce que 442 c’est possible ? Je ne sais pas s’il est monté en 443. À cause de l’humidité, oui… 442,200 ? Oui, mais c’est une blague de Théo [Ould, accordéoniste], pas la mienne… C’est pour ça que je ne ris pas. [Rires] Fais ce que tu peux. Mais il ne faudrait pas lui remonter le kiki comme un coucou. À tout à l’heure, 14h. Ne t’inquiète pas. »] Pardon, c’était une question d’accord pour le concert « Nuit baroque » de tout à l’heure. Au fil de la soirée, je glisserai du piano au clavecin. On remonte vers le passé et ce faisant on change de diapason : 440 pour le moderne puis 415 pour la période baroque. C’est là que je me dis que l’on s’en fiche de savoir ce que c’est qu’un sol ! Ça ne me sert à rien d’avoir l’oreille absolue.

Ce soir Théo Ould et son accordéon sont à l’affiche. Chez Bach. Ça va en étonner plus d’un !

Alors, on a un avis similaire avec Théo : on en a parlé hier. Pour moi, Bach au piano c’est déjà une transcription. Demain, on propose sans le dire un programme de transcriptions.

Au clavecin par exemple, il y en a beaucoup : « Erbarme dich, mein Gott », air extrait de la Passion selon de saint Matthieu que chantera la mezzo-soprano Juliette Mey. Demain nous serons quatre sur scène dont Marie [Nadeau-Tremblay, au violon baroque] au lieu de l’orchestre requis. Par ailleurs, le thème du premier mouvement de la Sonate pour violon et clavecin, BWV 1017 que nous jouerons également évoque, par sa métrique ternaire et son thème, ce même air. Et le finale de la Sonate pour viole de gambe BWV 1029 a des airs de Concerto brandebourgeois n°5. Tout est fait pour que l’on comprenne qu’il n’y a pas de limite chez Bach.

Les œuvres que vous pourrez entendre ce soir sont un peu des pièces de chevet pour nous tous et toutes, à part les Goldberg pour moi. J’aimerais bien pouvoir le dire, que je les tourne dans le monde entier, mais ce n’est pas le cas. Ce serait un beau projet. Je pense que pour se lancer dans les Goldberg, les claviéristes ont besoin d’avoir un peu de maturité. Je ne l’ai pas encore, mais ce n’est pas grave. Ce soir j’en fais déjà quelques-unes et c’est très excitant.

« Les enfants vont être plus touchés que les adultes par la nouveauté, par la musique contemporaine »

Cette « Nuit baroque » est un concert aux chandelles, ça correspond un peu à ton esthétique noir et blanc, mystérieuse…

Le noir est blanc s’est tout d’abord imposé parce que je voulais quelque chose de « classe » et que j’avais un téléphone qui pixelisait les photos. Le noir et blanc m’a simplifié la vie. Au CNSMDP, j’avais régulièrement des aides privées. J’ai économisé et j’ai fini par pouvoir acheter mon instrument. Grâce au prix CIC Michel Lucas qui m’a été décerné par Renaud Capuçon, que je remercie beaucoup, j’ai pu acheter un beau Yamaha C1, qui est très très bien.

Le noir et blanc ça me correspond plutôt bien finalement. Sur mon site web, il y a du rouge aussi. Le rouge c’est ma couleur. Ça apporte une touche de mysticisme qui me plaît. La résilience, le souvenir, le deuil, les fantômes… j’aime bien ! J’aime parler des choses graves. Quand on a la chance d’être écouté, d’avoir une parole, c’est important de parler de ce qui nous divise alors que la musique est faite pour réunir ! Par exemple, hier, au concert d’Halloween du festival, on a réuni tellement d’enfants.

Ce n’est pas toujours facile a gérer, les enfants. Dans la pièce d’Aperghis [La Dame seule], j’incarnais une secrétaire et le piano tenait lieu de machine à écrire. Chaque touche représentait une lettre : je tapais le texte en même temps que je le disais. La pièce a initialement été écrite pour moi au clavecin par Georges, mais hier je l’ai jouée sur un piano… qui sonne plus fort que le clavecin ! Et j’ai fini par crier. À la fin, il y a quand même quelques enfants qui sont partis. C’était des tout petits, ils ont dû avoir peur.

Qu’est-ce que ça te fait jouer pour les petits ?

J’aime bien. Les enfants, c’est demain. Ils ont moins d’a priori. Ils vont être plus touchés que les adultes par la nouveauté, par la musique contemporaine. Ils n’ont pas encore d’habitudes, alors ils vont vouloir tester : la peur n’a pas encore eu le temps de construire des barrières chez eux. Ni le sur-moi, d’ailleurs. Lors du concert d’Halloween, Tatiana [Probst, soprano] interagissait avec eux et ils répondaient sans filtre, en criant à travers la salle « Oh non ! ». C’était un vrai échange, sans retenue. Pour le meilleur comme pour le pire : certains n’ont pas hésité vers la fin à se plaindre à voix haute car « c’est long ! ». Ça demande tellement d’énergie de faire face à un jeune public. En sortant du concert, on était exténuées.

Un projet à venir dont tu as envie de parler ?

Le Festival Présences à Radio France en février prochain bien sûr. Le soir de l’ouverture, j’interprèterai un concerto du compositeur chinois Menghao Xie : après le clavecin et le piano, un concerto cette fois pour… piano préparé ! Et tu connais le vigneron Jérôme Prévost ? C’est un des meilleurs amis de mon père. Je vais bientôt faire un concert-dégustation à Paris, à l’Atelier Lardeur. Au programme : champagne et Debussy. L’association Adlibitum qui organise l’événement va même louer des verres soufflés pour la dégustation. Ils font beaucoup de concerts avec Bruno Fontaine, Éric-Maria Couturier… des gens qui sont un peu multi-casquettes. Comme le violoncelliste Vincent Ségal, mon oncle, qui fait de la musique incroyable… Ce sera un truc !

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