Les enregistrements inédits d’un pianiste hors norme

Par |  

Published On: 2 janvier 2026|
Temps de lecture : 7 minutes

Radu Lupu (1945-2022) entretenait des relations si distendues avec le studio d’enregistrement que son dernier passage validé par une parution de CD remonte au mois de janvier 1993 : ce sera un album Schumann réunissant les Kreisleriana, l’Humoreske et les Scènes d’enfant. Il y retournera néanmoins, en 1995, sans donner son feu vert pour la publication.

Pourtant, cet album Schumann, magnifique, ne pèche que par une captation plus conforme à l’esthétique sonore de la maison Decca qu’à celle d’un pianiste admiré pour sa capacité à plier le piano à une multitude d’inflexions, d’articulations et de couleurs que l’on n’y trouve que derrière le filtre d’un son cuivré et désagréablement métallique dans le fortissimo. Lupu fera trois infidélités à Decca pour rejoindre Perahia chez CBS et Previn chez EMI-Warner. Combien l’on regrette qu’il n’ait pas enregistré pour Philips !

Archives inédites, entre radio et studio

Mais voici que Decca lui rend hommage, trois ans après sa mort, en réunissant avec l’aval de la famille du musicien de quoi remplir un beau coffret de six CD avec six heures et demie d’inédits issus de quelques bandes de studio jamais publiées, dont celles refusées des années 1992 et 1995 enregistrées en Suisse, comme le disque Schumann, et surtout de prises de radio allant de 1970 à 2002. Car si Lupu regardait de travers le travail en studio, il se laissait enregistrer par les radios publiques européennes et l’on s’aperçoit que si toutes les prises de son ne sont pas parfaites, elles ont toutes comme qualité de respecter l’esthétique sonore du pianiste roumain, sans chercher à lui donner un son « maison ».

Jeu gourmand et virtuose

Ce que nous avons dans ce coffret est d’une importance capitale pour les admirateurs du pianiste qui ne le connaîtraient que par le studio. D’abord, par le choix d’œuvres qu’on ne trouvera pas ailleurs comme les deux Quatuors avec piano de Mozart avec le Quatuor de Tel Aviv, bien enregistrés en 1976 et jamais publiés, ou la Sonate « facile » de Mozart captée en 1970, après le Concours de Leeds que Lupu, qui fut une bête à concours (eh oui !), remporta en avril de cette année-là.

Il y a aussi un Concerto pour piano n° 18, K. 456, de Mozart admirablement bien accompagné, et le mot est presque trop faible, par Kazimierz Kord à Baden-Baden, en 1980, qui fait sursauter devant ce jeu gourmand, virtuose, toutes voiles dehors, d’une animation et d’un esprit contagieux, d’une plastique sonore aussi achevée qu’elle est porteuse de sens : ce n’est pas du beau piano hédoniste mais un discours éloquent et chanté d’une voix de baryton Martin qui ne plastronne jamais, mais raconte la même histoire que les musiciens de l’orchestre. Les tempos sont parfaits, les dynamiques tout autant. Grande interprétation traditionnelle, certes, mais tellement inspirée et juste…

Chopin sans maniérisme

Tirés des épreuves de la compétition, nous pouvons entendre un rarissime Scherzo n°1 ainsi que les deux Nocturnes op. 27. Comment Lupu aborde-t-il Chopin ? D’une façon qui fait regretter amèrement qu’il ne l’ait pas davantage joué en public ! Son éloquence, sa flamme, la façon qu’il a d’interpréter un compositeur si souvent malmené sans jamais rendre sentimental ou petit ce qui est si grand, ainsi projeté, font de lui assurément un aussi parfait chopinien que Freire, Argerich, Pollini pour ne parler que de ses contemporains, différents de lui mais animés par la même soif de jouer Chopin sans caprices, sans maniérismes.

La verve de Haydn et la démesure de Schumann

Au rang des grandes surprises, figurent les Sonates Hob. XVI:20 et Hob. XVI:37 et l’Andante et Variations en fa mineur Hob. XVII de Haydn que Clara Haskil, sa compatriote, avait enregistrées en première mondiale avant la Seconde Guerre mondiale. Ces Haydn viennent d’un récital donné au Wigmore de Londres en 1988. Quelles merveilles !

Lupu y a le sens du rebond, de la malice autant qu’il laisse entrevoir des gouffres insondés dans une musique qu’on redécouvre émerveillé, chaque fois qu’on l’écoute, toujours aussi neuve et surprenante, inusable et mystérieusement prophétique. Dans celle en majeur, Hob XVI:37, il atteint presque la verve et la virtuosité phénoménale d’Haskil en public et la rejoint dans ce mouvement lent archaïsant et grandiose comme la marche funèbre d’une reine défunte que l’on conduit au tombeau. Et ce n’est pas rien. Car ils laissent leurs « concurrents » sur le carreau, Jean-Efflam Bavouzet excepté.

Il y a aussi ici trois grands Schumann. Et quels ! Les Études symphoniques, le Carnaval de Vienne et la Sonate n°1 issues de récitals donnés respectivement en 1981, 1983 et 1973, soit peu de temps pour la sonate, après que le pianiste avait quitté Moscou où il avait été élève des Neuhaus père et fils, dans une Russie où cette œuvre était un pilier du répertoire depuis toujours.

Un Lupu grand virtuose, au jeu large, avec des basses telluriques, orchestrales qui parfois donnent un caractère démesuré à la musique, effusif, volontaire. Un jeu farouche et parfois presque too much se fait jour et rappelle que le pianiste n’a pas gagné pour rien trois des plus grands concours de piano des années 1960 : Van Cliburn, Enesco et Leeds ! Schumannien, Lupu l’a toujours été mais on le découvre libre, dégagé de toute crainte, de toute peur, virtuose et surtout en possession d’une technique si accomplie qu’elle est inséparable de la musique qu’elle fait renaître.

Moussorgski et Schubert d’une rare densité

C’est également ce qui cloue au siège quand on écoute les Tableaux d’une exposition de Moussorgski que les Parisiens avaient eu la chance d’entendre, mais qui proviennent ici d’un récital donné dans la Grande Salle du Concertgebouw d’Amsterdam, en 1984. Ces tableaux n’ont rien d’une promenade pittoresque mais tout d’un grand poème sombre et tragique que Lupu investit avec une densité minérale, créant des atmosphères noires et désespérées qui passent néanmoins par le crible d’un jeu pianistique qui fait passer Richter à Sofia pour un gamin.

« Baba Yaga » et « La Grande Porte de Kiev » font beaucoup moins de bruit qu’elles ne font tomber les murailles de la matérialité : ce n’est plus du piano, mais un orchestre aux mille contrebasses, des cloches qui grondent et volent, un chœur imaginaire et la voix plaintive de l’innocent pour la scène finale d’un grand opéra. Peut-être que jamais, malgré Moiseiwitsch, Richter et quelques autres, on avait ainsi senti ce que cette musique génialement gauche était le sommet du piano russe au XXe siècle. D’un point de vue purement pianistique, l’imagination sonore de Lupu réinvente le fantasmatique âge d’or du piano des années 1920-1930.

Schubert qui n’était pas au programme des pianistes de l’âge d’or était au cœur du répertoire de Lupu et l’on est heureux de pouvoir écouter ici les Sonates n° 15 « Reliquie » et n° 17 « Gasteiner » enregistrées deux ans après le dernier opus publié chez Decca et dans la même salle, à Corseaux, en Suisse. On ne sait pourquoi le pianiste n’avait pas donné son autorisation de publication, car leur écoute montre que, malgré un son trop cuivré là encore, et un aigu éthéré dans le pianissimo, sa femme a bien eu raison de les laisser paraître. On retrouve le schubertien inspiré mais on découvre un jeu moins sophistiqué qu’il pouvait l’être parfois dans sa jeunesse et notamment dans les Moments musicaux.

On ne dira pas qu’ici tout coule de source, comme avec Schnabel (Warner) dans la Sonate D. 850, ou avec un contrôle phénoménal de la plastique sonore comme Emil Gilels (RCA), mais Lupu, comme dans la Sonate D. 840, nous attrape et ne nous lâche jamais, nous entraînant dans le grand mystère schubertien fait d’élans brisés, d’interrogations, de modulations poignantes, de confessions chuchotées entre ciel et bière, avec parfois un petit côté mutin qui évite au finale de D. 850 toute niaiserie. C’est admirable, différent d’Alfred Brendel, sans doute moins magistral au sens intimidant du terme, et plus cafardeux, poétique et comme improvisé.

Bartók et Copland inattendus

Le coffret se termine sur un Debussy enregistré en 2002 qui nous fait regretter qu’aucune bande des Préludes qu’a donné Lupu en public n’ait été trouvée ou adoubée pour publication, car il en était un interprète magique autant qu’insoupçonné, un peu comme Nelson Freire (Decca). Au beau milieu de ce coffret, En plein air de Bartók enregistré à Aldeburgh en 1971, dans le Festival de Benjamin Britten, et la Sonate d’Aron Copland captée, un an plus tard au même endroit, trente et un ans après sa création par le compositeur à Buenos Aires, nous font nous souvenir que Lupu a aussi interprété à Londres en public un Concerto pour piano et orchestre de son ami André Tchaikowsky (1935-1982), grand pianiste oublié qui n’aurait pas déparé cet ensemble.

Ces deux œuvres inattendues sous ses doigts sont restituées avec une présence, une justesse, une splendeur sonore qui rapatrient la pièce de Bartók dans la grande filiation de Liszt et Debussy qui est la sienne, tandis qu’elle humanise celle de Copland, qui n’est pas précisément son œuvre la plus facile. Lupu lui apporte une aura de mystère incantatoire qui libère le premier mouvement.

Informations pratiques

  • Compositeurs : Mozart, Haydn, Schubert, Chopin, Schumann, Moussorgski, Bartók, Copland, Debussy
  • Album :  Radu Lupu The Unreleased Recordings
  • Interprètes : Radu Lupu (piano), Quatuor de Tel Aviv, Orchestre de la Radio de Baden-Baden, Kazimierz Kord (direction)
  • Label : Decca 4871494 (6 CD)
  • Années d’enregistrement : 1970-2002
  • Durée : 6 h 29 min

Partagez cet article, choisissez votre plateforme!

Articles similaires