Jules Cavalié, rédacteur en chef de la revue Avant-Scène Opéra, répond à la question épineuse : « Qu’est qu’une vraie mise en scène ? ».

Opéra mise en scène Turandot ©Klara Beck

Turandot de Puccini mis en scène par Emmanuelle Bastet à l’Opéra du Rhin, en 2023. Crédit photo : Klara Beck

L’article de Michel Guerrin paru dans Le Monde l’été dernier [« Plutôt que de pleurer, les opéras doivent faire leur révolution », le 7 juillet 2023], affirmant en substance que l’art lyrique coûtait cher et n’intéressait pas grand monde, a suscité des réactions violentes et inquiétantes. Pour justifier la baisse de fréquentation des salles, certains ont pris pour cible les mises en scènes « modernes », au nom de l’intégrité et du respect de l’œuvre. À un constat de crise, il fallait impérativement trouver un bouc émissaire, procédé aussi dangereux que contestable. Mais il ne faut pas avoir la mémoire courte et se rappeler à quoi ressemblait l’opéra dans les années 1960-1970, quand il a commencé à être questionné par les metteurs en scène.

À en croire les détracteurs de ces mises en scène, on constaterait une invasion de bidets et d’acrobaties pornographiques sur les scènes d’opéra. C’est totalement disproportionné. Les spectacles choquants et les réécritures, comme Tcherniakov modifiant les enjeux de Così fan tutte, restent nettement minoritaires. D’une part, la transposition peut se révéler d’une rare pertinence comme le travail qu’avait effectué Emmanuelle Bastet sur Turandot à l’Opéra du Rhin, l’an dernier. Cette Chine contemporaine où règne la surveillance et dans laquelle évolue une Turandot qui est dans le contrôle absolu nous parle immédiatement. D’autre part, la réécriture peut être une réussite comme le regard porté par Kirill Serebrennikov sur Lohengrin, à l’Opéra Bastille. Présenter le couple Telramund et Ortrud comme des « gentils » et faire de Lohengrin un chevalier blanc un peu mystérieux prompt à mener tout le monde à la guerre m’a semblé intelligent et courageux, surtout de la part d’un Russe opposé à Poutine. Cela n’aura sans doute plus le même sens dans quinze ans mais ce spectacle bouscule les habitudes et oblige à une confrontation avec le quotidien.

De la place pour toutes les réponses

Qu’est qu’une vraie mise en scène ? Doit-elle être fidèle aux didascalies ou à l’œuvre ? Longtemps, elle a été considérée comme un simple accompagnement de la partition, la part de création accordée au responsable du plateau étant refusée. On ne supporte pas qu’un chef ou un chanteur se cantonne à une interprétation routinière ; on doit attendre le même engagement d’un metteur en scène. Par ailleurs, on ne peut pas nier la primauté de l’image sur le son. Déjà au XVIIe siècle, l’opéra français cherchait à impressionner et à éblouir son public par ses machineries et ses décors. Il n’y a donc rien de nouveau. La puissance de l’outil technologique, en revanche, est nouvelle.

Que cherche-t-on dans un spectacle d’opéra ? Un divertissement, une contemplation des œuvres, une réflexion ? Il y a de la place pour toutes les réponses. La plupart des maisons d’opéra l’ont bien compris et proposent des saisons variées dans lesquelles cohabitent plusieurs esthétiques… avec évidemment des succès divers : le vrai ennemi c’est l’ennui !

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