Le Quatuor Arod et les surprises de Haydn

Published On: 9 janvier 2026|
Temps de lecture : 6 minutes

Dans le cadre de la douzième Biennale de quatuor à cordes à la Philharmonie de Paris, le Quatuor Arod accompagne la sortie de son enregistrement de l’opus 76 de Haydn d’un concert de l’intégralité du cycle. Les quatre musiciens ont pour l’occasion repensé leur pratique pour approcher au plus près le style classique.

Après Schubert, Mendelssohn, Debussy, Ravel et Schoenberg, il vient d’enregistrer Haydn : ses six Quatuors op. 76 (Erato, 2 CD). Un saut dans l’inconnu ? Une découverte pour ce défenseur du romantisme et de la musique d’aujourd’hui ? Pas du tout ! Le Quatuor Arod joue Haydn depuis sa fondation, en 2013. Mais il attendait le moment propice et les outils ad hoc pour servir au mieux le style classique viennois. Non, les quatre musiciens n’ont pas changé d’instruments, mais opté pour d’autres archets. Les leurs les limitaient « dans [leur] quête de souplesse et de légèreté – éléments au cœur de l’écriture de Haydn, lui-même violoniste de quatuor » comme ils l’écrivent dans le texte de présentation. Ils ont alors demandé aux archetiers Jean-Yves Tanguy, Boris Fritsch et Alexandre Aumont de réaliser des copies, pour chacun de leurs instruments, d’un modèle attribué à François Xavier et Nicolas Léonard Tourte, datant des années 1770.

« Le changement a été immédiat. Ces archets se sont imposés d’eux-mêmes. Ils offrent une articulation plus naturelle, une réponse plus souple, et une transparence sonore essentielle dans ce répertoire. Ils ont transformé notre manière de jouer : le geste s’est allégé, la respiration de l’ensemble s’est ouverte, une forme de liberté rhapsodique s’est imposée. »

On ne choisirait pas d’autres termes pour rédiger un compte-rendu de leur interprétation, exemplaire de clarté, de finesse, d’équilibre entre maîtrise et spontanéité.

Cela fait longtemps que vous envisagiez ce changement d’archets ?

On voyage depuis toujours avec ces six quatuors de Haydn mais aussi avec ceux de ses contemporains, comme Mozart, dont on a beaucoup joué le Quatuor « Les Dissonances ». Et on rencontrait toujours les mêmes problèmes de densité de son, de mauvais équilibre, de lourdeur, de synchronisation, d’attaque, d’articulation… Or nous avons un imaginaire du style classique qui, s’il est propre à chacun d’entre nous, va dans une certaine direction. Or, nous n’arrivions pas à l’atteindre avec naturel sur des archets modernes. Nous avons rencontré l’archetier Jean-Yves Tanguy, spécialiste de la facture ancienne et qui de nombreux modèles différents conçus entre 1750 et 1790, période durant laquelle les archets ont énormément évolué. Quand nous avons identifié le modèle qui semblait correspondre à nos attentes, nous en avons commandé un pour chacun de nous. Dès la première phrase des « Dissonances », c’était une évidence : c’est ce que nous cherchions depuis des années.

Construire un imaginaire du style classique

Cet imaginaire du style classique, comment l’avez-vous construit ? En lisant, en plus des partitions, des traités d’époque, comme celui de Leopold Mozart, ou aussi en écoutant des enregistrements de ce répertoire sur instruments d’époque ?

C’est un peu l’addition de ces éléments. Bien sûr l’écoute, la lecture, les traités. Nous n’arrivions plus avec nos archets modernes à obtenir ces petites nuances d’articulation et même de phrasé que nous entendions dans les interprétations des musiciens baroques et des ensembles sur instruments d’époque. Nous étions obligés de tout fabriquer, de surjouer, pour arriver à cet idéal sonore que nous avions en tête.

Mais pourquoi n’avez-vous pas poussé la logique plus loin et opté pour des cordes en boyau ?

Essentiellement pour des raisons pratiques. Nos programmes enjambent les siècles et peuvent associer Haydn et Mozart à Bartók ou des œuvres d’aujourd’hui. Sans oublier la contrainte technique bien connue qu’imposent les cordes en boyau : l’instabilité de la justesse des instruments mais pas en même temps qui menace l’harmonie du groupe. Le rêve serait de disposer de deux instruments.

Fidélité historique ou pragmatisme moderne ?

Développons le raisonnement historique. À la recherche du style d’une époque doit s’ajouter celle du style du compositeur, une question à laquelle on vous sait très sensibles. Là encore, comment procéder ?

Nous aimons en effet dans notre travail d’interprète rechercher des esthétiques très différentes. Pour jouer Bartók, on va chercher une sonorité totalement différente de Mozart ou Beethoven. Il y a chez Haydn beaucoup d’humour et de vitalité qui impliquent cette légèreté de jeu, cet esprit de la danse, ces appuis forts, que permettent ces nouveaux archets plus fins et plus légers à la pointe. Nous cherchons à conserver une fraîcheur et une transparence dans cette musique, à faire entendre ces phrases découpées en petits moments pleins d’esprit, caractéristiques du style classique et de cet opus 76.

Avez-vous travaillé avec des interprètes spécialisés dans ce répertoire ?

Oui avec des musiciens issus du mouvement baroque comme les violonistes Amandine Beyer, Thibault Noally. Ils nous ont inspirés, éduqués même, car il faut bien comprendre que ce sont deux manières de jouer complètement différentes. Récemment nous avons retravaillé le Quatuor « Le Lever de soleil », op. 76 n° 4, de Haydn. On ne peut tout simplement pas jouer une œuvre à la limite du pré-romantique comme du Mendelssohn, ça ne marche pas. Notre expérience du concert nous a montré que nous jouions Haydn avec une sonorité plus légère, plus pure, moins tournée vers soi. Elle nous a prouvé également que nous étions capables de sentir l’évolution stylistique de Haydn depuis ses opus 20 et opus 33 mais aussi la différence avec Mozart, avec les Quatuors op. 18 de Beethoven. La différence mais aussi l’influence que les compositeurs exerçaient les uns sur les autres. Celle de Haydn sur le Beethoven de l’opus 18 est manifeste. On pourrait d’ailleurs presque jouer avec des archets classiques ce jeune Beethoven.

Une prise de son au service de la spontanéité musicale

Cette transparence des lignes, ce soin apporté aux détails, la légèreté du son qui n’exclut pas la couleur se perçoivent très bien dans votre enregistrement. Vous avez dû en discuter avec Ken Yoshida qui assure la prise de son et la direction artistique.

Oui, bien sûr. Nous travaillons depuis longtemps avec Ken Yoshida, claveciniste de formation et familier de la musique baroque. Pour la première fois, nous l’avons rencontré à plusieurs reprises avant d’enregistrer afin de présenter nos visions. Il y a eu un échange très riche avant même d’être devant les micros. Au moment de l’enregistrement, nous étions en même temps très préparés et disposés à dessiner de longues plages de lâcher-prise, d’essais de types de couleurs. On cherchait vraiment le côté impromptu et frais à chaque prise.

Vous dites bien percevoir l’évolution stylistique de Haydn depuis son opus 20 jusqu’à cet opus 76. Comment pourriez-vous la caractériser ?

Haydn, sexagénaire, est arrivé à un moment de sa vie où il n’a plus rien à prouver. Il se permet beaucoup d’audace, notamment dans la forme et dans l’expression où il se rapproche du romantisme. Dans le Quatuor n° 6, il n’hésite pas à complexifier le propos. Dans le Trio du Menuet, par exemple, la musique semble partir dans tous les sens. Et la texture générale, le contrepoint, se densifient. Le violoncelle et les voix intermédiaires ont des rôles plus importants qu’auparavant. Il ne s’agit plus d’un premier violon qui tient la mélodie, accompagné des trois autres archets mais d’un véritable quatuor où chacun assume son rôle.

Jouer en concert l’intégrale de l’opus 76 : un voyage musical

Pour la Biennale de quatuor à cordes vous avez décidé de jouer l’intégralité du cycle, les six quatuors, plus de deux heures de musique.

On pourrait répondre sur le ton de la plaisanterie qu’on n’arrivait pas à choisir. Plus sérieusement, il nous a semblé évident de présenter l’ensemble. Chacun des six quatuors a son caractère propre et développe des idées très contrastées. Il nous est arrivé d’en avoir déjà joué deux en concert et de rester sur notre faim : on avait envie de donner la suite. Jouer les six en une seule soirée ressemble à un voyage qui prend sens à la fin. Ce sera pour nous une première, assurément une expérience forte, et nous espérons qu’il en sera de même pour le public.

Concert

  • Le 15 janvier à la Philharmonie de Paris dans le cadre de la douzième Biennale de quatuor à cordes.
  • Informations détaillées et réservations disponibles sur le site de la Philharmonie de Paris

Vient de paraître

  • Compositeur : Joseph Haydn
  • Album : Les six Quatuors op. 76
  • Interprètes : Quatuor Arod (Jordan Victoria , violon ; Alexandre Vu , violon ; Tanguy Parisot , alto ; Jérémy Garbarg , violoncelle)
  • Label : Erato 2173287521 (2 CD)
  • Année d’enregistrement : 2025
  • Durée : 2 h 18 min

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