Un Point d’orgue qui prolonge La Voix humaine

Published On: 20 février 2026|
Temps de lecture : 4 minutes

Le diptyque réunissant La Voix humaine de Francis Poulenc et Jean Cocteau et Point d’orgue de Thierry Escaich et Olivier Py fut interprété sans public au Théâtre des Champs-Élysées pour cause de Covid en mars 2021. Après une création scénique à Bordeaux en octobre 2021, puis des représentations à Saint-Étienne en mars 2022, cette superbe production s’installe enfin à Paris.

« C’est l’histoire d’une descente aux enfers vers la dépression, qui est quelque chose que je connais un peu, confie Olivier Py. Il m’a semblé que l’écrire pour l’opéra avec de la musique m’autorisait à dire des choses tout à fait impudiques que je n’aurais pas su dire aussi frontalement avec des mots uniquement. » C’est ainsi que le dramaturge, écrivain et metteur en scène a conçu le livret de Point d’orgue. Un opéra qui offre une réponse et non une suite à La Voix humaine.

Pour bouleversante qu’elle soit, la « tragédie lyrique en un acte » de Poulenc, courte de trois petits quarts d’heure, ne saurait assurer une pleine soirée d’opéra. Aussi faut-il trouver ou imaginer un complément à ce saisissant monologue, créé par la soprano Denise Duval, le 6 février 1959 à l’Opéra-Comique sous la direction de Georges Prêtre et dans une mise en scène de Jean Cocteau, par ailleurs auteur du livret. Mais quelle suite donner à cette terrible rupture amoureuse au téléphone ? Que dire après la vertigineuse dégringolade de Elle (le livret désigne ainsi la femme) ? Qu’ajouter à « Mon chéri…….. mon beau chéri…….. Je suis brave. Dépêche-toi. Vas-y. Coupe ! Coupe vite ! Coupe ! Je t’aime, je t’aime, je t’aime, je t’aime, je t’aime…….. » ?

Les psycho-pathologies de notre époque

Michel Franck, alors directeur général et artistique du Théâtre des Champs-Élysées, propose au compositeur Thierry Escaich d’envisager la question. Il y répond avec Olivier Py, avec qui il avait collaboré à l’occasion de son premier opéra, Claude, créé à Lyon en 2013. « Je connaissais bien le théâtre d’Olivier Py et appréciais son univers, se souvient Thierry Escaich. Et comme il est très familier du monde de l’opéra, il peut facilement entendre des propositions et des remarques. Il m’a présenté un texte dont j’ai eu le loisir d’organiser la forme et le découpage. »

Mais Point d’orgue ne propose pas vraiment une suite à La Voix humaine. « Le livret de Cocteau peut passer pour un peu mélodramatique mais il résume assez bien les psycho-pathologies de notre époque, de la dépression à l’addiction aux réseaux sociaux » explique Olivier Py. Ce nouvel opéra convoque certes à nouveau Elle mais il veut en « contrebalancer le côté victime et éploré » et fait apparaître Lui (il est compositeur en mal d’inspiration) et L’Autre, deux hommes dont les rapports restent ambigus, manifestement sadomasochistes. « Point d’orgue permet de montrer que ce n’est pas Elle qui va mal, mais Lui et de montrer les présupposés que comprend La Voix humaine » ajoute l’auteur.

Inspiration et non imitation dans la partition

Bien sûr, Thierry Escaich n’a pas imaginé pasticher Poulenc. « Je n’ai pas essayé de reprendre les mêmes thèmes mais j’ai voulu axer la musique sur le texte qui en appelle les idées. Il ne fallait pas que Point d’orgue marque un second désastre. Olivier Py fait au contraire de Elle une femme puissante dans une espèce de thriller psychologique. » Pas de pastiche mais le même orchestre que Poulenc : 2 flûtes (aussi flûte piccolo), 2 hautbois (aussi cor anglais), 3 clarinettes (aussi clarinette basse), 2 bassons, 2 cors, 2 trompettes, trombone, tuba, timbales, percussionniste, harpe, cordes. Il y ajoute seulement un clavecin, clin d’oreille au Concert champêtre de Poulenc pour composer une musique qui ne peut cacher ses références françaises, telles Ravel ou Dukas (« On ne se refait pas ! ») et ne craint pas de laisser les chanteurs chanter.

Basculer de la dépression à l’excitation

Un même décor, de Pierre-André Weitz, complice de toujours d’Olivier Py, stable pour Poulenc, mobile pour Escaich, accueille les deux œuvres. Le mouvement rotatif du décor, alors semblable au tambour d’une machine à laver, souligne (symbolise ?) le mal-être de Lui. Lui, qui semblait dominer, décider ou s’enfuir dans l’indifférence, se retrouve enfermé dans une chambre d’hôtel avec L’Autre et soumis à sa volonté destructrice.

« Olivier Py a voulu prêter à Lui un caractère bipolaire et des rapports très complexes avec les deux autres personnages. Il a le don d’exprimer dans une même phrase des considérations différentes. Il m’a ainsi fallu composer une musique qui bascule d’un sentiment à l’autre en quelques mesures, de la dépression à l’excitation, qui évolue d’un galop à un choral démoniaque, par exemple. C’est très stimulant et cela me rappelle les accompagnements de films muets, improvisés au piano, que je pratique depuis longtemps. »

Dans Point d’orgue, Elle n’apparaît plus abattue et sujette à une relation de dépendance avec Lui comme dans La Voix humaine, mais elle comprend qu’elle doit s’échapper de cette prison psychologique toxique. À cette pièce sombre qui n’exclut pas des éléments presque comiques, Thierry Escaich a voulu apporter « une fin assez calme et sereine, lumineuse ». Comme un point d’orgue suspendu dans le temps, probablement.

Informations pratiques

  • Compositeurs : Francis Poulenc (1899-1963) et Thierry Escaich (né en 1965)
  • Œuvres : La Voix humaine et Point d’orgue
  • Interprètes : Patricia Petibon (Elle), Jean-Sébastien Bou (Lui), Cyrille Dubois (L’Autre), Orchestre National de France, Ariane Matiakh (direction), Olivier Py (mise en scène)
  • Lieu : Théâtre des Champs-Élysées (Paris)
  • Dates : du lundi 9 au mardi 17 mars 2026
  • Informations complémentaires et réservations sur le site du Théâtre des Champs-Elysées

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