Point Nemo, l’art délicat de perdre le contrôle
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Dans Point Nemo, le collectif belge FC Bergman s’est emparé de Drumming (1970) de Steve Reich et a imaginé un théâtre où la musique, au lieu d’accompagner l’action, devient la matrice même du spectacle. Pari risqué : comment donner une forme scénique à une œuvre aussi abstraite, aussi rigoureusement construite, sans l’enfermer dans une interprétation illustrative ?
Le principe de Drumming est étonnamment simple : un motif rythmique répété, soumis à de légers décalages qui en transforment progressivement la perception. Grâce à cette dialectique entre immobilité et mouvement, la musique est en perpétuelle métamorphose. Le procédé du déphasage brouille nos repères et modifie peu à peu notre rapport au temps. La pulsation demeure, mais elle donne l’impression de se déplacer sous nos pieds. Dans le même temps, le décor du Théâtre du Châtelet se mue en un organisme vivant, modelé par cette musique dont les lentes transformations font naître une dramaturgie sans paroles.
Quand Drumming devient théâtre
Si FC Bergman a choisi Point Nemo comme thématique, ce lieu du Pacifique situé à la plus grande distance de toute terre habitée, c’est qu’il voulait un territoire où les repères se dissolvent et où le besoin de maîtriser ce qui nous entoure finisse par s’estomper, un espace dont l’homme croit pouvoir organiser chaque détail avant de découvrir que toute construction porte en elle le risque de sa propre décomposition. Et c’est pour l’auditeur l’occasion d’explorer nombre d’états de conscience par lesquels il passe au fur et à mesure de ce voyage intérieur : le mécanique, l’organique, le disparate, l’hypnotique, l’hallucinatoire, le kaléidoscopique, le labyrinthique, l’onirique, l’obsessionnel, l’extatique, le vertigineux…
Le regard comme expérience du temps
Ce pari esthétique rejoint très naturellement l’univers de Reich. Dans la mesure où il n’y a dans Drumming ni grand crescendo émotionnel au sens romantique, ni volonté de guider l’auditeur vers une émotion précise, répétitions et transformations presque imperceptibles obligent le public à porter attention à des détails qu’il aurait probablement négligés avec une musique plus conventionnelle. Au lieu de multiplier les événements, le spectacle conçu par FC Bergman laisse le regard vagabonder, s’attarder, observer, pour finalement percevoir ce qui, dans un théâtre plus traditionnel, resterait invisible. Temporalité dilatée, pulsation obstinée, transformations microscopiques, et aussi changements d’éclairage, tantôt brutaux, tantôt continus, et étranges mouvements de va-et-vient dans un zoo imaginaire, toute une poésie énigmatique de carcasses d’engins désormais dépourvus de toute utilité…
Confrontés à une partition d’une rigueur toute mathématique, les musiciens de l’Ensemble Intercontemporain et les Synergy Vocals, à l’écoute les uns des autres, construisent ensemble une musique sans qu’il y ait nécessité d’un chef. Comme si la rigueur du dispositif était la condition de sa liberté.
Paris, Théâtre du Châtelet, le 25 septembre 2026
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