Piotr Anderszewski et le dernier Brahms​, entre contrôle et abandon

Published On: 2 février 2026|
Temps de lecture : 4 minutes

Il a pris le temps. Il a mis du temps, même. On l’imagine pourtant se glisser naturellement dans les derniers opus pour piano de Brahms. Ces musiques du non-dit et de la mélancolie semblaient en effet convenir à cet artiste qui laisse les choses venir à lui, qui préfère choisir plutôt que tout investir. Piotr Anderszewski vient d’enregistrer et joue en récital une large sélection des dernières pièces pour piano de Brahms.

Pourquoi avoir attendu si longtemps ?

Je n’arrivais pas à entrer dans ce monde et à le comprendre. Je dois reconnaître qu’il m’est assez difficile de parler de ce compositeur. Difficile de préciser ma pensée. Je n’en ai pas joué une note ces dernières années alors que, dans ma jeunesse, j’étais fanatique de Brahms. Mais il ne nous facilite pas la tâche, il faut dire. Il se cache derrière sa barbe.

Ce qui n’est pas le cas de Schumann…qui n’a pas de barbe ?

Moi qui suis un grand amoureux de Schumann, je ressens instantanément sa musique à fleur de peau. C’est d’ailleurs ce qui me touche chez lui, malgré, peut-être, certaines faiblesses… Il peut s’égarer, il peut même se planter dans certaines orchestrations ou répétitions. Brahms, à l’inverse, ne se trompe jamais. Cela dit, il devait jeter 80% de ce qu’il composait. Il restait toujours sous contrôle, très, très sérieux. Et en fait, ce qui me manquait, je crois, c’était la spontanéité.

 

Mais il y a une telle différence entre les premières pièces pour piano, ces sonates volcaniques, et les dernières qui relèvent davantage de la confidence. Là encore, il se cache ?

Oui, jusqu’au bout. Il se livre sans doute un peu plus mais toujours avec retenue. Brahms était du genre à biffer des lignes et des lignes parce qu’il avait l’impression de trop en dire. En me plongeant dans cette musique, j’ai commencé à trouver un charme fou à cette façon de dissimuler.

Qu’est-ce qui vous a alors incité à aller plus loin et à poser ces partitions sur votre piano ?

Cette curiosité, cette envie de comprendre ce qui se cachait, ce qui était en dessous. Pour moi, c’est une musique endeuillée et qui accepte la perte : la perte de la jeunesse, la perte de l’identité, la perte de l’amour, qu’il n’a jamais vraiment peut-être eu…C’est un peu un constat de détresse que je trouve très touchant.

De détresse mais pas d’échec ?

Entre les deux. Il y a un peu de « j’ai loupé ma vie ». Et j’en suis peut-être venu à l’âge où j’aimerais me confronter à ça. Parce que je ne suis plus jeune moi-même et je fais face à ces problèmes.

Selon quels critères avez-vous choisi l’ordre de ces opus que vous ne jouez d’ailleurs pas tous dans leur intégralité ?

Il y a d’abord une raison personnelle : certaines pièces me parlent moins que d’autres. Et je ne crois pas que ces opus soient des cycles. J’en ai d’ailleurs parlé à une musicologue spécialiste de Brahms qui m’a conforté dans mon idée. À la rigueur, l’opus 116 peut se concevoir comme un ensemble à cause des tonalités. Mais je n’imagine pas jouer quoi que ce soit après l’opus 118 n° 6. C’est la raison pour laquelle je termine le disque par cette pièce. Donc, j’assume un choix tout à fait subjectif. Quelles sont les pièces qui me parlent le plus ? Comment je vois le début ? Commencer par l’opus 119 n°1 s’est imposé tout de suite.

Les pièces qui ne furent pas sur le disque, comme l’opus 117 n° 1 ou l’opus 119 n° 2, ne vous parlent donc pas ?

Certaines, si, mais elles ne s’intégraient pas facilement dans le projet. Il me semble que, dans cet ordre, le programme raconte une histoire. Surtout en concert. C’est un voyage auquel j’invite l’auditeur.

 

Vous respectez donc cet ordre en concert ?

Oui, mais j’y ajoute pour créer un grand contraste les Bagatelles de Bartók ou la Sonate n° 32 de Beethoven.

Comment avez-vous choisi le piano sur lequel vous avez enregistré ?

Je cherche toujours un piano qui a un son long, le plus long possible. Et c’est souvent un problème. Mais j’ai utilisé deux mécaniques, pour le disque, l’une plus directe, l’autre moins.

Que cherchez-vous dans la prise de son ?

Je recherche avant tout de l’espace, une ambiance de salle. Je n’aime pas que les micros soient trop près de l’instrument. J’ai tendance à vouloir tout contrôler ce que permet le studio… mais que ce qui ne convient pas à cette musique très dense et très chargée. On ne peut pas tout contrôler. Il faut laisser le flot de la musique s’écouler, laisser de la place à l’ambiguïté.

Vous avez eu du mal à entrer dans cette aventure. Comment en êtes-vous sorti ?

Je sens que quelque chose d’important s’est produit. J’ai dû affronter cette histoire de deuil et de contrôle, et faire face à une narration musicale qui n’est pas toujours claire comme elle l’est chez Mozart, Beethoven ou Chopin. J’ai toujours besoin d’entendre une histoire car je considère la musique très liée à la parole à une forme de rhétorique. Or, Brahms a une façon parfois étrange de relier les événements musicaux. Parfois je ne comprends pas…Brahms n’est pas limpide.

Vient de paraître

  • Compositeur : Johannes Brahms (1833-1897)
  • Album : Late Piano Works
  • Œuvres : Fantaisies op. 116 nos 2 à 5. Intermezzi op. 117 nos 2 et 3. Pièces pour piano op. 118 nos 1, 2 et 6. Pièces pour piano op. 119 nos 1, 3 et 4
  • Interprète : Piotr Anderszewski (piano)
  • Label : Warner Classics 5021732988065 (1 CD )
  • Date d’enregistrement : 2024
  • Durée : 49 min

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