La musique classique à l’épreuve de la transition écologique

Published On: 17 avril 2026|
Temps de lecture : 5 minutes

Le 22 avril, à l’occasion de la Journée internationale de la Terre nourricière , Classica interroge les mutations du spectacle vivant. Le pianiste Bastien Dollinger y répond avec Piano Cargo, un projet qui conjugue exigence musicale et sobriété écologique.

À l’heure où la Journée internationale de la Terre nourricière met en lumière les enjeux environnementaux à l’échelle globale, le monde culturel commence lui aussi à examiner ses pratiques. Le spectacle vivant, en particulier, repose sur des logiques de mobilité et de production dont l’impact carbone est désormais documenté, même si les ordres de grandeur varient selon les études.

Dans ce contexte, certains artistes expérimentent des formats alternatifs. C’est le cas de Bastien Dollinger, pianiste aux dix prix du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris. Cet enseignant à la Sorbonne et dans plusieurs conservatoires développe avec Piano Cargo un dispositif de concert itinérant reposant sur la mobilité douce et l’implication directe du public.

Pouvez-vous nous parler de la naissance de votre projet Piano Cargo ? Comment avez-vous eu envie de le lancer ?

Bastien Dollinger : Le projet Piano Cargo est le petit frère de La Vélo-Scène, projet que nous avons monté avec des amis en 2019. L’envie de monter Piano Cargo est à l’intersection de deux motivations profondes. J’ai mené un parcours assez traditionnel de musicien classique de haut niveau. Et puis, à force d’évoluer dans ce milieu je me suis rendu compte que l’on s’adresse à un cercle assez fermé de connaisseurs alors que je crois profondément en l’universalité de ces répertoires et au fait qu’ils peuvent toucher, bouleverser de multiples publics.

Mon envie était donc de casser les a priori sur la musique savante occidentale en réinventant de nouveaux formats pour qu’elle soit accessible à plus de monde en la partageant autrement. Je souhaitais également choisir la manière de faire mon métier en étant entièrement raccord avec mes convictions sociales et environnementales.

Votre projet est donc né d’une préoccupation autant artistique qu’écologique ?

B.D. : Complètement. Je suis un grand féru de vélo comme moyen de transport de matériel et de personnes, et je me sens très concerné par les questions environnementales, de respect du vivant et des écosystèmes. J’ai très tôt ressenti le désir de faire mon métier de musicien en prenant réellement au sérieux mes responsabilités citoyennes. Au départ, avec La Vélo-Scène notre démarche était presque naïve : se déplacer à vélo parce que c’est plus responsable. Mais on s’est rendu compte que c’était beaucoup plus profond.

C’est-à-dire ?

B.D. : Transporter plus d’une tonne de matériel à vélo, ça questionne immédiatement. Les gens se disent : « C’est possible de faire ça ? » Et ça amène à réfléchir à notre dépendance au pétrole, sur le transport des charges lourdes et ça montre un exemple par les actes avec d’autres alternatives. Nos actions ont donc avant tout un rôle de sensibilisation et d’inspiration.

Le transport du public constitue une part importante des émissions du spectacle vivant…

B.D. : Dans le spectacle vivant, 75 % des émissions de CO₂ viennent du transport du public. Aller vers les publics, puis les inciter à se déplacer à vélo, c’est réduire drastiquement cet impact.

Il semble y avoir également une critique implicite du modèle des carrières internationales dans ce que vous faites ?

B.D. : Mon envie était de construire une manière de m’engager et de m’exprimer comme musicien qui me ressemble en investissant toutes ces compétences pour des concerts, défendant avec cette même exigence cette musique et ces répertoires que j’adore mais dans des formats accessibles, vivants, et libres dans un modèle allant vers la décroissance et la sobriété, sortant de l’escalade des carrières internationales et des non-sens environnementaux liés aux transports d’artistes parfois pour une seule journée ou pour un seul concert.

Le public lui-même devient acteur de cette sobriété énergétique, non ?

B.D. : Pour Piano Cargo, le public mettra littéralement le piano en mouvement. J’ai toujours eu cette frustration, en tant que pianiste, de ne pas pouvoir être en mouvement comme je le fais avec la clarinette. Là, le piano bougera pendant le concert, grâce à un système de dynamo. L’implication du public passe par cette mise en mouvement, son corps est engagé au service de sa sensibilité et du propos expressif de l’œuvre. Pour mon autre projet, La Vélo-Scène, le public pédale sur un tandem dont la roue arrière est surélevée avec une dynamo pour produire l’énergie électrique nécessaire à la sonorisation.

Une prise de conscience sous forme de mise à contribution…

B.D. : Le fait de les faire pédaler et de ne produire ainsi que de l’énergie verte pour les concerts est central, cette mise à contribution questionne sur la question du coût énergétique d’un concert, sur notre rapport au pétrole, etc.

Il y a une philosophie du temps dans tout cela, qui résonne singulièrement avec la musique classique…

B.D. : Se déplacer à vélo, c’est apprendre à prendre le temps, c’est une école de la patience, une invitation à vivre ici et maintenant. Et la musique classique, qui est un art du temps, est directement corrélée à cette question. La musique classique est une invitation à s’arrêter, à écouter, à vivre le temps musical pour sa valeur intrinsèque et non plus comme une ressource que l’on consomme. Avec ces deux projets, on propose des moments où les gens se posent, se réunissent et prennent le temps de se connecter avec les artistes, la musique, et les autres.

À l’heure où le milieu culturel commence à s’interroger sérieusement sur son bilan carbone, comment votre démarche est-elle perçue par vos pairs ?

B.D.  : Il y a deux réactions, totalement opposées. Certains me disent : « C’est impossible ton truc ! Tu es complètement fou ! Pourquoi tu fais ça ? Pourquoi pas le camion ? » Des gens qui pensent que je fais ça pour me faire remarquer aussi. Il y a une vraie incompréhension. Et puis il y a beaucoup de collègues, de toutes générations confondues, qui trouvent ma démarche inspirante et qui me soutiennent avec beaucoup d’enthousiasme et de confiance, qui aiment mon grain de folie et mes engagements. Le financement participatif pour le Piano Cargo l’a montré : 220 personnes ont contribué, dont beaucoup de musiciens professionnels, dont des grands noms du milieu.

Votre projet reste aujourd’hui marginal. Est-ce que vous cherchez à inspirer… ou à transformer réellement le secteur ?

B.D. : Bien sûr, je suis convaincu que le modèle des concerts à vélo est une révolution dans le secteur culturel pour ses vertus sociales et environnementales et j’espère de tout cœur qu’il va se développer encore ces prochaines années. Mais La Vélo-Scène n’est pas seule, il y a aussi de nombreuses initiatives, je pense aux Forces Majeures, le collectif La Poursuite, Acte six, et plein d’autres ! Avec le développement de la cyclo-logistique en ville, le grand public envisage de plus en plus de transporter des charges lourdes et des gros volumes à vélo plutôt qu’avec du pétrole. Avec toutes ces initiatives, nous participons à un déplacement des habitudes de transports vers la mobilité douce et le secteur culturel va se transformer aussi dans cette direction, c’est évident.

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