Pelléas et Mélisande à Aix-en-Provence

Par |Published On: 12 juillet 2024|

Dans sa course aux sommets, le Festival d’Aix-en-Provence ravive d’anciens souvenirs avec une nouvelle production de Pelléas et Mélisande. Un spectacle de virtuosité théâtrale et technique mais qui soulève quelques questionnements.

© Jean-Louis Fernandez

Crédit photo : Jean-Louis Fernandez

Aix, été 2016, époque Bernard Foccroulle. Katie Mitchell secoue le Festival avec un Pelléas et Mélisande coup de poing, aussi passionnant que labyrinthique, dont Esa-Pekka Salonen, jouant du feu de la glace, l’Orchestre Philharmonia et une distribution majeure facilitent grandement l’acceptation globale.

Huit ans plus tard, la reprise de la production – phénomène rare à Aix, sauf aux temps très lointains de Gabriel Dussurget où il était chronique – avec une autre approche musicale, pose à nouveau les mêmes questions : l’intelligibilité du propos et le placage d’une idée forte sur la pièce si fascinante de Maeterlinck.

De fait, passer en 24 heures de la Butterfly ultra-lisible signée par Andrea Breth à ces souvenirs qu’on réactive à chaque ouverture des rideaux (découvrant les cases multiples et changeantes du décor de Lizzie Clachan) tient du vertige intellectuel. Sur les moires du Prélude, on retrouve donc côté cour la triste case chambre qui accueille une femme en robe de mariée, valise et mouchoir ensanglanté aux mains. Après un passage aux toilettes (case côté jardin), la victime probable d’un viol s’endort bientôt sous la ramure d’un arbre qui entretemps a envahi la chambre. Elle rêve – trois heures durant le spectacle que l’on va revoir, inchangé. Ce rêve permet toutes les libertés et brouille plus encore les clés d’une œuvre qui demeure question ouverte.

Allemonde y est le lieu défait d’une classe aisée, à la splendeur fanée, où la présence de l’étrangère inaccessible va faire imploser le lien social figé de cet univers. La victime endormie devient ainsi maîtresse consciente d’une destruction totale à multiples plans de lecture et de réalisation, brillante. Ce faisant, la concentration sur le propos devient d’une absolue nécessité, au mépris du discours musical qui reste lui classique.

Entre souvenirs et nouveautés

Il s’agit là d’une lecture féministe revendiquée, assénée. Les hommes paraissent veules, pâles, mais masculins encore dans leurs désirs, face à ce surgeon de vie qu’incarnait magistralement une Barbara Hannigan majuscule, et dont le greffe prend moins bien avec Chiara Skerath. En effet, ne jouant pas à fleur de peau, elle ne retrouve pas le côté destructeur de sa consœur.

S’en suivent, si l’on prend le parti de Katie Mitchell, trois heures de virtuosité théâtrale. Le spectacle est confondant d’habileté technique jusque dans le glissement des décors – ovation pour l’équipe technique aux saluts –, et de cohérence dirigiste implacable dans le détournement. Mais trois heures aussi d’agacement, tant une seconde vision expose la surcharge pesante dans la volonté d’ajouter à Maeterlinck et à Debussy l’exposition forcenée de ce qu’ils ont volontairement laissé à disposition de l’imagination de chacun. Ici, il n’est pas laissé une ombre sur les accouplements sexuels des deux amants, dans le silence des regards baissés… Oui, ils ont « été coupables » ! Voilà la preuve qui manquait tant à Golaud !

Tant pis pour la magie

Cette déstructuration du récit exige une parfaite connaissance de l’œuvre pour en discerner les nouveaux méandres. Si on plaint qui découvrirait ici Pelléas, c’est que la seconde option prend vite le pas sur la première, tant on finit par déceler aisément les ficelles de la technique de récit. Tant pis pour la magie de l’œuvre. Dommage. D’autant que le parti de Susanna Mälkki est de dérouler le somptueux tapis sonore de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon, étale, plein, séduisant de timbres et surchargé de couleurs, comme une défense et illustration de l’impressionnisme à tout prix, indifférent au propos visuel mis ainsi hors jeu ? Même si de son côté, la distribution joue le jeu de la scène à fond, elle inverse aussi la donne initiale ; Chiara Skerath chante une Mélisande magnifique, mais ne l’incarne vraiment que de la voix, pas de la peau : pas de sauvagerie, pas de volonté buttée, pas d’évanescence. Pas de rêve en fait.

Au contraire de Huw Montague Rendall, qu’on croirait autiste à ses premiers mots, et qui sera l’un des plus beaux Pelléas qu’on ait vu et entendu, se libérant du carcan familial pour oser passer au delà de la vie avec un désir quasi-wagnérien, ce que naguère Stéphane Degout plus rigide ne laissait pas ressentir aussi parfaitement. Reste le même Golaud immuable de Laurent Naouri, incapable d’empathie, la Geneviève de Lucile Richardot, au velours maternel si humain, l’Arkel sombre de Vincent Le Texier, qui malgré une voix qui bouge, impressionne, l’Yniold volontairement féminisé d’Emma Fekete et le sobre Médecin de Thomas Dear au timbre marquant pour une distribution de premier plan.

On en sort partagé, entre les souvenirs revivifiés et une réalité nouvelle qui interroge sur le temps qui passe – redoutable au théâtre ? Décidément, Aix en est aux questions qui s’imposent aujourd’hui : production de répertoire, production de festival ? Le débat demeure ouvert, et on gage que Tcherniakov et ses deux Iphigénie vont y ajouter encore.

Aix-en-Provence, le 9 juillet.