Paul Agnew : « Les Arts Florissants est un ensemble en évolution permanente »
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Alors que s’ouvre la billetterie du festival Dans les jardins de William Christie, Paul Agnew revient sur l’actualité des Arts Florissants, entre tournées internationales, transmission aux jeunes artistes, nouveaux projets discographiques et évolution d’un ensemble qu’il codirige aux côtés de William Christie depuis 2020.
Avant d’évoquer le prochain rendez-vous estival, fin août, je voudrais que l’on fasse un retour sur l’autre festival des Arts Florissants en Vendée, le Festival de printemps. Comment est-il organisé ?
C’est une coproduction entre Les Arts Florissants et le département de la Vendée qui fêtait en avril dernier sa dixième édition. J’assure la direction artistique de cette manifestation qui permet, le temps d’un week-end, d’investir des églises du sud du département avec un programme consacré chaque saison à un compositeur. Cette année, ils étaient deux, les Scarlatti, père et fils. Depuis la création du festival, en 2017, Charpentier, Bach, Vivaldi, Schütz, Haendel, Purcell, Monteverdi ont résonné dans des églises qui n’avaient parfois jamais accueilli de musique. William Christie participe bien sûr à l’événement et a dirigé la Messe de Sainte-Cécile d’Alessandro Scarlatti.
Le festival d’été Dans les jardins de William Christie fonctionne-t-il différemment ?
Nous établissons, William Christie et moi, la programmation. Avant, les rôles étaient bien définis. William dirigeait les concerts en plein air, sur le Miroir d’eau, le plus souvent de l’opéra, et moi les concerts sacrés, dans l’église. Désormais nous nous partageons les concerts en plein air. William dirigera un programme Rameau et moi un programme intitulé « Purcell at the Pub » qui compte notamment des airs à boire. Ce partage permet à William de se rendre disponible pour certains concerts d’église.

Le festival fête cette année sa quinzième édition et connaît un véritable succès. Au point de, paradoxalement, faire des mécontents.
Oui, cela arrive, en effet, que certains mélomanes ne puissent pas obtenir de billets. On nous a alors suggéré d’étaler le festival sur deux semaines. Mais je pense que cela en détruirait la nature et l’intimité. Et puis il ne faut pas oublier que nous commençons à répéter à 9 heures du matin puisque nous donnons des petits concerts tout au long de l’après-midi et la soirée se termine par des méditations musicales, dans l’église, qui ne commencent pas avant 22 h 45. Cela fait de très longues journées ! C’est la semaine la plus fatigante de l’année. Mais l’ambiance reste unique et met en avant l’aspect familial des Arts Florissants. Et comme dans la journée nous sommes à l’extérieur, dans les jardins, nous sommes en contact permanent avec le public. C’est un vrai partage. Le Covid nous a rappelé que la musique était un partage et qu’on ne pouvait pas faire de la musique seul.
Le programme de la saison se décide-t-il également à deux ?
Oui et la réflexion commence par une idée très simple : il faut concevoir des tournées de différentes envergures, de la musique de chambre à un opéra ou un oratorio réunissant des solistes, un chœur et un orchestre. Il se trouve que l’hiver va être bien occupé car nous enchaînons Riccardo Primo de Haendel en octobre, qui fera son entrée au répertoire des Arts Florissants et Le Combat de Tancrède et Clorinde de Monteverdi en novembre.
Vous dirigez le premier mais vous serez avec William Christie pour le second. Comment cela va-t-il s’organiser ?
William dirigera, du clavecin, Le Combat de Tancrède et moi des madrigaux a cappella de Monteverdi.
Un coup d’œil à la saison confirme la place des jeunes chanteurs issus du Jardin des voix.
Le Jardin des voix est une académie pour jeunes chanteurs qui ne se contente pas de former les artistes avant de les laisser partir dans la nature. Une fois qu’on a construit une relation assez profonde avec certains chanteurs, on veut continuer. Cela s’inscrit dans le parcours de William Christie qui, lorsqu’il enseignait au CNSMD de Paris, a croisé des chanteuses comme Sandrine Piau et Véronique Gens avec qui il a travaillé par la suite.
Les grincheux vous diraient que faire appel à de jeunes chanteurs revient moins cher qu’engager des vedettes…
Je leur répondrais que Les Arts Florissants ont toujours fonctionné ainsi. J’en suis un bon exemple. Je suis arrivé d’Angleterre en 1992, comme ténor. J’ai chanté des Leçons de ténèbres de Charpentier un mois après avoir auditionné. Et peu de temps après, William Christie m’annonce qu’il pense à moi pour incarner Jason dans Médée de Charpentier. Je n’avais aucune idée de comment le faire. J’étais très inquiet. Mais William a dit : « On va t’aider car je veux absolument que tu le fasses. » Voilà, c’est ça la méthode Christie : vouloir former le talent.
Sinon, il est très facile de constituer une distribution. Il suffit d’appeler les grandes agences d’artistes et de demander qui est libre tel ou tel mois. Nous ne fonctionnons pas du tout ainsi. Aussi parler des Arts Florissants comme d’un ensemble d’un certain âge ne correspond pas du tout à la réalité. Restent certes quelques figures historiques qui ont pu commencer avant moi mais il y a aussi beaucoup de jeunes. Et la cohabitation des générations se montre très importante. Un ancien peut ainsi expliquer la différence de vitesse d’archet entre Vivaldi et Rameau. Les Arts Florissants est un ensemble en évolution permanente.
Vous êtes codirecteur de l’ensemble depuis 2020. À quand remontent vos débuts comme chef ?
J’ai commencé en 2007. Bill devait s’absenter et a dit : « Paul, qui est souvent avec nous, intervient toujours beaucoup pendant mes répétitions. Il va s’en occuper ». Cela ne venait pas de nulle part. J’avais étudié la direction d’orchestre à l’université et j’avais toujours imaginé ainsi la fin de ma carrière. J’ai donc commencé avec le Sixième Livre de madrigaux de Monteverdi puis des vêpres de Vivaldi, répertoire qui n’était pas celui de Bill. Je n’allais évidemment pas diriger Lully ou Charpentier. J’étais avec des amis musiciens qui voulaient absolument que ça se passe bien. Ça s’est bien passé et je suis devenu chef associé. Et puis Bill m’a fait remarquer que ce poste ne me permettait pas de venir aux réunions de programmation, de budget, de planning, etc. Si je devenais codirecteur, j’aurais la responsabilité de rencontrer les mécènes, de faire tout le travail souterrain.
Vous explorez la musique de Schütz, Vivaldi ou Bach, qui n’était pas le cœur de répertoire des Arts Florissants. Est-ce que cela a supposé de nombreux bouleversements ?
Bach s’inscrit dans une logique. Son orchestre était français et ses Suites pour orchestre adoptent le style français. Sans oublier certaines cantates comme Nun komm, der Heiden Heiland, BWV 61, qui commence par une ouverture à la française, d’autres qui s’achèvent par une chaconne ou l’air « Ach mein Sinn » de la Passion selon saint Jean également de style français. Aborder Bach ne relève donc pas du hasard. Les Arts Florissants, par son histoire, lui apporte une interprétation différente.
Comment s’organise votre politique d’enregistrement pour Harmonia Mundi ?
William Christie et moi discutons avec Christian Girardin, responsable du label. J’ai beaucoup aimé entreprendre des séries car elles permettent d’explorer l’univers d’un compositeur, Gesualso, Monteverdi, maintenant Bach que nous abordons selon les lieux et la chronologie. Elles permettent de suivre l’évolution d’un compositeur et d’imaginer comment l’interpréter. Il faut bien avoir conscience qu’il est impossible d’interpréter les cantates de Bach composées à Leipzig comme celles de sa jeunesse. Ce n’est tout simplement pas la même instrumentation, pas le même style.
Notre série « Une Vie en musique » a commencé par des cantates de jeunesse, composées à Arnstadt et à Mühlhausen entre 1703 et 1708, avec notamment Christ lag in Todes Banden, BWV 4, et l’« Actus tragicus », BWV 106, puis les années à Weimar, entre 1708 et 1717, avec, entre autres, Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen, BWV 12, et Nun komm, der Heiden Heiland, BWV 61. Vient tout juste de paraître le troisième volume, consacré à Köthen. Entre les années 1717 et 1723, Bach n’a quasiment pas composé de musique sacrée mais, en revanche, beaucoup de musique profane et instrumentale. Il disposait à cette époque heureuse des meilleurs virtuoses et non plus de quelques étudiants comme à ses débuts. À son arrivée à Leipzig, en 1723, il faudra tout refaire.
Vient de paraître
- Titre : Bach, A Life in Music (vol. 3): Köthen
- Compositeur : Johann Sebastian Bach (1685-1750)
- Œuvres : Suite pour orchestre n° 2, BWV 1067. Concerto brandebourgeois n° 5, BWV 1050. Prélude, BWV 846a. Prélude et fugue, BWV 847. Cantate Durchlauchtster Leopold, BWV 173a.
- Label : Harmonia Mundi HAF8905414 (1 CD)
- Date d’enregistrement : 2024
- Durée : 1 h 12 min
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