La Passion selon saint Jean de Bach : guide d’écoute

Published On: 3 avril 2026|
Temps de lecture : 6 minutes

La Passion selon saint Jean (Johannes-Passion en allemand), BWV 245, met en musique le récit de la Passion du Christ tel qu’il est rapporté dans l’Évangile selon saint Jean. Elle fut entendue pour la première fois le Vendredi saint, le 7 avril 1724, en l’église Saint-Nicolas de Leipzig. Bach a révisé sa partition en 1725 et en 1732, mais c’est la version finale qu’il a achevée en 1749 qui est la plus souvent entendue aujourd’hui.

La Passion selon saint Jean repose sur un texte composite, puisant dans les chapitres 18 et 19 de l’Évangile selon saint Jean dans la traduction de Martin Luther, deux courtes interpolations tirées de l’Évangile selon saint Matthieu, des extraits du Psaume 8, de versets de chorals et de poèmes de la Passion de Christian Weise, Heinrich Postel et surtout Barthold Heinrich Brockes. Le livret de Brockes, Der für die Sünden der Welt Gemarterte und Sterbende Jesus (« Jésus torturé et mourant pour les péchés du monde »), fut mis en musique entre autres par Telemann, Haendel et Mattheson.

Cette œuvre raconte les derniers moments de Jésus, selon l’Évangile de saint Jean, depuis son arrestation jusqu’à sa mort et sa mise au tombeau en passant par le procès devant Ponce Pilate et la Crucifixion. Le récit est assuré par un narrateur appelé l’Évangéliste (ténor). Jésus et tous les autres personnages masculins, notamment Pierre et Pilate, sont majoritairement confiés à des voix de basse tandis que les personnages féminins (la Servante) sont interprétés par une soprano. La voix de la communauté des Juifs, des serviteurs du Grand Prêtre et des soldats est celle d’un chœur à quatre voix.

Construite en deux parties, de façon à encadrer le sermon, cette œuvre de deux heures environ recourt à différents styles d’écriture. Les récitatifs, dans une élocution proche du parler et du théâtre, exposent les faits. Les airs, avec un riche accompagnement instrumental, les commentent et installent des moments de méditation. Le chœur peut participer à l’action par des mouvements de foule (les turbae), souvent violents et dramatiques (lorsqu’elles réclament la crucifixion de Jésus) ou inviter à une réflexion collective par le recours à des chorals, ces mélodies simples et lentes, clairement articulées, faciles à mémoriser, associées dans la mémoire collective des fidèles d’alors à une parole sacrée.

PREMIÈRE PARTIE

Acte I : L’arrestation

1/ « Herr, unser Herrscher »

Dès les premières notes, Bach plonge l’auditeur au cœur du drame par une ouverture orchestrale, en sol mineur, sans équivalent dans toute sa musique. Les violons répètent sans discontinuer des figures obsédantes de quatre notes (doubles croches), qui peu à peu montent dans l’aigu, tandis que la basse marque les temps à coups de croches et que les flûtes et les hautbois se superposent et créent des tensions, des dissonances : l’effet est absolument saisissant, glaçant et prépare l’entrée, fulgurante, fracassante, inoubliable, du chœur (0′ 55) : « Herr, unser Herrscher, dessen Ruhm / In allen Landen herrlich ist ! » (Seigneur, notre Seigneur dont la gloire / Règne sur le monde !). Dans un même élan, Bach annonce ainsi la catastrophe mais aussi ce qui va au-delà, pour l’éternité. Le discours se poursuit, plus fluide, moins scandé, sur un autre motif, même si les quatre notes répétées maintiennent leur pouvoir addictif, après un changement d’allure (2′ 53) : « Que ta passion nous montre que toi / Le vrai fils de Dieu / Tu as été glorifié » qui culmine sur un lumineux et unanime accord de majeur (4′ 41)…avant le retour au thème initial, le da capo (4′ 44), la reprise depuis le début.

2/ « O große Lieb »

Après la première intervention de l’Évangéliste, qui présente Jésus au jardin, recherché, trahi par le baiser de Judas, s’élève le premier choral de la Passion.

« Ô grand amour, ô amour démesuré / Que celui qui te conduit sur la voie du martyre ! /Je vivais dans le monde de la joie et du plaisir / Tandis que toi, tu dois souffrir ! »

Acte II : Interrogatoire chez Anne et Caïphe. Reniement de Pierre

3 / « Ich folge dir gleichfalls »

Après un air de ténor tourmenté, lourd des chaînes que supporte le Christ pour libérer l’humanité, se déroule une mélodie insouciante pour soprano (la voix de l’âme), en si bémol majeur, sur laquelle s’enroulent des guirlandes de doubles croches de la flûte traversière : « Je te suis d’un pas allègre / Je ne te quitte pas / Ma vie, ma lumière ». Le chrétien suit en toute confiance le Christ qui vient d’être arrêté.

4 / « Und Hannas sandte ihn gebunden »

Jésus est présenté à Caïphe, le grand prêtre, pour être interrogé. Simon Pierre qui est présent est soupçonné d’être un disciple du Christ. Il nie le connaître. Le coq chante. Pierre prend conscience de sa trahison et se met à pleurer. Bach souligne le « weinete

bitterlich » (« pleura amèrement ») par une ligne mélodique chromatique, noueuse et angoissée.

5 / « Ach, mein Sinn »

Suit aussitôt un air pour ténor, en fa mineur, agité des soubresauts des rythmes pointés, tiraillé par d’inconfortables écarts mélodiques, reflets du trouble de l’âme tourmentée de Pierre « qui a renié son maître ».

DEUXIÈME PARTIE

Acte III : Interrogatoire chez Pilate. Flagellation et couronnement d’épines

6 / « Da führeten sie Jesum »

Jésus est mené devant Pilate. Il demande ce qu’on lui reproche. La foule lui répond : « Si ce n’était pas un malfaiteur, nous ne te l’aurions pas livré. » Bach traduit la haine de la foule par un mouvement mélodique ascendant, de plus en plus tendu, qui installe un vertige collectif, entretient la conviction de condamner un criminel.

7 / « Und die Kriegsknechte flochten eine Krone von Dornen »

Le martyre commence. Jésus reçoit une couronne d’épines et la foule le salue d’un très ironique « Salut, roi des Juifs ! » Mais Pilate ne sait que reprocher au Christ. La foule, dans son délire aveugle, hurle : « Kreuzige, kreuzige ! » (« Crucifie-le ! Crucifie-le ! ») que Bach traduit par un mouvement haletant (croche-deux doubles croches) qui suggère autant la haine que les coups à venir.

Acte IV : Crucifixion et mort de Jésus

8 / « Es ist vollbracht »

« Tout est accompli ! / Ô, espoir pour l’âme douloureuse ». Construit sur la sixième des sept dernières paroles de Jésus sur la croix, cet air pour voix d’alto appelle une atmosphère de recueillement à laquelle Bach confie un effectif réduit de cordes seules auquel se joint une viole de gambe solo, instrument parfait de la méditation et de l’introspection, évoquant des peintures de La Tour. La lumière perce cependant (4′ 08), par un changement de mesure (3/4 au lieu de 4/4, majeur au lieu de si mineur) et un tempo plus rapide, pour annoncer « Le héros de Judée vainc avec force / Et termine le combat. »

9 / « Zerfließe, mein Herze »

Autre commentaire confié à un tempo lent et un mode mineur, constat douloureux et bouleversant : « Ton Jésus est mort ! » Bach concentre alors le discours sur la voix de soprano solo, fait taire l’orchestre, laisse seulement s’exprimer la basse, mais lui adjoint une flûte traversière et un hautbois « da caccia » (« de chasse », plus grave) : les lignes mélodiques de la voix et des deux instruments à vent se mêlent et se répondent dans un échange où la notion du temps semble abolie. « Pleure, mon cœur / En l’honneur du Très-Haut / Dis ta douleur à la terre et au ciel : Ton Jésus est mort ! »

Acte V : L’ensevelissement

10 / « Ruht wohl, ihr heiligen Gebeine »

Tout l’orchestre et le chœur se réunissent pour célébrer, sur un tempo solennel, dans une écriture très clairement articulée, susceptible de laisser comprendre chaque mot, le repos éternel. Le ciel s’ouvre et il n’y a plus de souffrance.

« Ach Herr, laß dein lieb Engelein »

Bach prolonge cette longue prière, ce moment de paix céleste, par un choral qui appelle la joie du Christ, « sauveur et trône de miséricorde ».

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