À La Grange au lac, dans le cadre des Rencontres Musicales d’Évian, Simon Rattle et Jordi Savall offrent deux premières soirées d’exception avec la complicité de l’Orchestre de chambre d’Europe, du Concert des Nations et des Chœurs et solistes de l’Opéra royal de Versailles.

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La cantatrice Magdalena Kožená et le chef Simon Rattle
Crédit photo : Matthieu Joffres

« Mon rôle de directeur artistique c’est de faire rêver, de susciter au fil des pages du programme l’impatience et le désir d’aller à chaque concert », explique Renaud Capuçon, aux commandes des Rencontres musicales d’Évian depuis 2022. Les grincheux pourront sans doute avancer que le violoniste pioche dans son épais carnet d’adresses pour établir sans effort une programmation de prestige international. Hélène Grimaud, Martha Argerich, Bertrand Chamayou, Sonya Yoncheva, l’Orchestre de Paris et Klaus Mäkelä figurent en effet sur la liste des invités.

S’y ajoutaient rien moins que Simon Rattle, Magdalena Kožená et l’Orchestre de chambre d’Europe pour assurer l’ouverture des festivités. Du grand luxe, assurément, mais au service d’un programme aussi intelligent qu’original. Réunir Dvořák, Mahler, Bartók et Schubert pour célébrer la nature se révèle en effet d’une rare pertinence. Et les regrouper dans La Grange au lac, salle entièrement en bois ornée de bouleaux, poussée au milieu des arbres, prend tout son sens. Comme attendu, Simon Rattle se montre un guide éloquent, subtil et généreux, toujours prompt à mettre en valeur un dessin ou une couleur, sans jamais s’égarer même si le pas ralentit quelques instants pour mieux profiter du paysage.

Les humeurs contrastées, les interrogations des vents, les accents de danse et les éclats de fête populaires du Scherzo capriccioso de Dvořák semblent ainsi s’organiser avec autant de spontanéité que de logique par un chef qui laisse toujours la musique, donc l’orchestre, respirer. Les deux cycles vocaux de Mahler et de Bartók profitent du timbre corsé de Magdalena Kožená, attentive au mot, au sens des phrases, écoutée et admirablement accompagnée par Simon Rattle et l’Orchestre de chambre d’Europe : Rückert-Lieder d’une singulière délicatesse du premier (« Ich bin der Welt abhanden gekommen » aérien, lumineux comme un vitrail) et Cinq Chants populaires hongrois (jamais entendus en concert !) très en verve du second.

Une Symphonie n° 9 de Schubert en perpétuelle évolution, d’une inspiration de tous les instants, tour à tour follement lyrique ou puissamment tragique, dont l’énergie s’accumule au gré des reprises (le finale) met en valeur les vents de l’orchestre (admirables flûtes, hautbois, clarinettes) comme l’acoustique miraculeuse de la salle : chaque détail s’y perçoit et s’enrichit de son voisin pour constituer une sonorité aussi précise que chaleureuse.

Prestige encore avec Jordi Savall, Le Concert des Nations et L’Orfeo de Monteverdi. Prestige, oui, mais, par-dessus tout, musique au sommet. Dynamisés par une série de représentations quelques jours auparavant à Versailles, le chef catalan et son équipe ont offert une interprétation dont l’intensité et le raffinement rendent accessoire la mise en scène. Il est vrai que Monteverdi a construit son théâtre dans sa musique, dans ses mots, dans ses inflexions et ses mélismes qui en densifient le sens. Savall et son équipe qui connaissent cette partition sur le bout des notes déploient, une fois encore, une sonorité envoûtante, propice au rêve comme au drame, à la danse comme aux pensées les plus élevées, des appels voilés des cornets et trombones aux évocations mystérieuses de la harpe double (prodigieux Andrew Lawrence-King). Le chœur de l’Opéra royal de Versailles fait montre d’une belle homogénéité et compte quelques interventions solistes significatives.

Mauro Borgioni incarne un mémorable Orphée, tendre sans être mièvre, aussi radieux dans le bonheur que saisissant dans la douleur, voix noble, projection sûre et galbe de la ligne toujours accordée au texte. L’Eurydice et la Musique de Marie Théoleyre partagent la même sensibilité, le même à-propos dans les moments clefs du récit. Superbe duo Pluton-Proserpine de Salvo Vitale (également Charon), basse profonde et présente, et Marianne Beate Kielland (également l’Espérance), mezzo-soprano à l’expression voluptueuse. Personne ne pourra oublier l’apparition de la Messagère de Floriane Hasler, jamais braillarde mais bouleversante d’émotion contenue, au timbre riche et enveloppant.

Alors du prestige, oui. Mais il disparaît très vite derrière le souvenir de concerts exceptionnels. Et les Rencontres musicales d’Évian proposent aussi une intégrale de la musique de chambre de Fauré, ce qui n’est franchement pas le répertoire le plus grand public. À suivre dans notre prochain compte-rendu.