Mariame Clément : « La musique de Haendel offre aux interprètes une surface de projection infinie. »
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La metteuse en scène Mariame Clément prépare une nouvelle production d’Orlando de Haendel à l’Opéra de Lausanne. Elle nous confie sa conception de cet opéra singulier.
Orlando se distingue par un nombre de personnages limité (cinq) et une action réduite au minimum. La transposition s’impose-t-elle alors pour représenter cette histoire de chevalerie ?
Je n’ai jamais considéré la transposition comme une fin en soi. Il est vrai que l’intrigue reste très ténue et l’action nulle. On pourrait s’ennuyer. Mais cet opéra s’attache à une fine dépiction du sentiment amoureux dans tous ses états. Considéré dans sa richesse comme dans ses lacunes, le livret se montre alors passionnant. Je l’ai constaté en répétition. Aimer, avoir mauvaise conscience, ne pas pouvoir quitter quelqu’un pour qui on n’a plus de sentiments, se bercer d’illusions… Tout cela reste terriblement contemporain. Les chanteurs estimaient qu’en effet rien n’avait changé et ont immédiatement adhéré à notre parti-pris de mise en scène. Ma préoccupation première reste alors de transmettre cette variété d’émotions, plus que la transposition. Le principe m’intéresse d’ailleurs assez peu car il peut rapidement virer à l’anecdote. Une transposition plate peut écraser un sujet, le priver de son caractère mythique. Cela dit, le décor de Kaspar Glarner impose d’emblée la dimension historique et héroïque essentielle à cet opéra.

S’il ne brille pas par son action, Orlando se remarque par la scène de la folie d’Orlando qui clôt le deuxième acte…
Haendel s’y est surpassé ! Mais il a composé une musique déroutante, bien éloignée des grandes scènes de folie auxquelles nous a habitués l’opéra du XIXe siècle dans lesquelles se consument le plus souvent des femmes. Haendel déstructure très intelligemment la scène et fait osciller son personnage entre des états extrêmes, entre les différents topoï d’airs d’opéra, dans la forme (accompagnato, arioso, rondo) comme dans le fond (vision de la traversée des enfers, imploration, consolation galante, furie vengeresse) qui, mis bout à bout en passant du coq à l’âne, donnent une impression de folie. Aux oreilles de l’époque, cette musique a dû sembler très étrange, zinzin même. Les spectateurs ont même dû penser : « Il dit n’importe quoi, il chante n’importe quoi ! » J’ai essayé de restituer ce cheminement déstructuré, ce ballottage entre hallucination et prostration.
Une représentation en costumes d’époque constituerait-elle un obstacle à ce travail ?
Je pense que la contrainte « chevalier et princesse » rend difficile l’ancrage pourtant incroyablement contemporain de cette palette de sentiments. Mais la folie d’Orlando permet d’y remédier et d’avoir des allusions médiévales par le rêve, les visions, les hallucinations. Cet opéra donne la possibilité d’évoluer entre le récit objectif des événements et la perception subjective d’Orlando du monde qui l’entoure, d’avoir un pied dans chaque époque. Notre Orlando serait presque un Don Quichotte d’aujourd’hui.
Angelica est-elle responsable de la folie d’Orlando ? C’est parce qu’il a vu gravé sur un arbre son prénom accolé à celui de Medoro qu’il chavire…
C’est trop facile de la considérer comme responsable. Le livret laisse d’ailleurs peu d’indices prouvant qu’elle a aimé Orlando alors qu’il explique clairement sa passion pour Medoro. Mais il faut reconnaître qu’Angelica est le personnage le plus difficile à défendre, à rendre sympathique. Est-elle capricieuse ? Non, elle se montre très forte, très stable, au contraire. Peut-être est-elle inquiétée par l’attitude de plus en plus pressante d’Orlando. Heureusement, la musique de Haendel est tellement riche qu’elle permet de déployer des sous-textes dans les airs chantés. Son air au premier acte « Chi possessore è del mio core » [Qui possède mon cœur / Peut sans orgueil se prétendre roi] peut ainsi s’entendre de différentes façons, notamment lors de son retour au Da Capo.
Medoro qui possède justement le cœur d’Angelica peut facilement paraître un pâle, non ?
En réalité sa seule faiblesse est de ne pas vouloir faire de mal. Il ne veut pas blesser Dorinda et lui avouer qu’il ne l’aime plus. C’est tout simplement ce qu’on appellerait aujourd’hui quelqu’un de bien, un très beau personnage, pris entre son désamour pour Dorinda et son amour pour Angelica.
À côté de ces quatre amoureux se tient Zoroastro. Est-ce lui qui remet les choses en place et les pendules à l’heure ?
Alors que les quatre se définissent par leurs affects et leur passion, Zoroastro apparaît comme une fonction et non un personnage, comme un deus ex machina. Dans une perspective contemporaine, on le désignerait comme le hasard ou le destin. C’est pourquoi j’ai décidé de le faire apparaître sous différentes figures, comme les avatars d’un même dieu.
Orlando traite-t-il alors le combat entre la raison et la passion ? Est-ce un opéra des Lumières ?
L’opéra opère un glissement progressif du conflit initial entre amour et devoir qui tiraille Orlando vers une opposition entre raison et déraison, entre raison et passion. C’est un glissement philosophique dans l’histoire des idées qui puise autant dans le traitement des passions propre au XVIIe siècle que dans celui de la raison issu du XVIIIe siècle. Le livret recourt à ces lieux communs littéraires et les amalgame de façon un peu maladroite. Il agrège plusieurs concepts autour de la folie.
Comme toujours Haendel attribue à chacun de ses personnages un style musical spécifique qui permet de l’identifier.
Il confie en effet à Dorinda des airs plutôt pastoraux et légers, à Zoroastro des airs de basse très à part, à Orlando une musique naturellement très contrastée. Mais contrairement à une certaine convention de naturalisme musical, développée dans l’opéra du XIXe siècle et par Puccini, par exemple, il laisse une marge, un espace abstrait qui, par sa richesse, permet à sa partition d’exprimer des sentiments extrêmement divers. La musique de Haendel offre aux interprètes une surface de projection infinie.
Informations pratiques
- Œuvre : Orlando (1733), opéra en trois actes
- Compositeur : Georg Friedrich Haendel
- Direction musicale : Christopher Moulds
- Mise en scène : Mariame Clément
- Décors et costumes : Kaspar Glarner
- Lumières : Valerio Tiberi
- Vidéo : Gianfranco Bianchi
- Distribution : Paul-Antoine Bénos-Djian (Orlando), Marie Lys (Angelica), Paul Figuier (Medoro), Ana Vieira Leite (Dorinda), Callum Thorpe (Zoroastro)
- Orchestre de Chambre de Lausanne
- Lieu : Opéra de Lausanne
- Dates : du 15 au 24 mars 2026
- Durée : 3h avec un entracte
- Langue : italien
- Surtitrage : français et anglais
- Renseignements et réservations sur le site de l’Opéra de Lausanne








