À la folie !

Published On: 27 février 2026|
Temps de lecture : 6 minutes

Amour, jalousie, déraison, magie : Orlando réunit quelques-unes des plus belles inspirations de Haendel mais aussi des portraits d’une rare finesse psychologique dans une forme qui se soumet au drame plus qu’à la règle. L’Opéra de Lausanne et le Théâtre des Champs-Élysées affichent en mars ce chef-d’œuvre à ne pas manquer.

Encore un drame de la jalousie. Cela pourrait être le titre d’un journal à scandale ou d’un magazine people mais c’est le cœur d’un des opéras les plus originaux de Haendel. Original non par son sujet, éternel et indémodable, inspiré de l’épopée chevaleresque Orlando furioso [Roland furieux] de l’Arioste (1474-1533) mainte fois mise en musique (Haendel y empruntera ses personnages pour Ariodante et Alcina, en 1735) et en peinture, mais par son traitement. Nous y reviendrons.

Orlando est créé à Londres, où Haendel s’est établi depuis une vingtaine d’années, au King’s Theatre, le 27 janvier 1733, à une époque où les feux de l’opéra italien commencent à pâlir. Le compositeur commencera alors à s’intéresser à l’oratorio (en anglais) sans toutefois quitter la scène et en continuant à lui offrir quelques trésors comme, entre autres, Serse et les deux opéras sus-cités.

Résumons en deux phrases l’argument. Le chevalier chrétien Orlando est amoureux de la reine Angelica qui lui préfère le prince Medoro qu’aime la bergère Dorinda. Désespérée, cette dernière révèle à Orlando la liaison entre Angelica et Medoro qui sombre alors progressivement dans la jalousie puis dans la folie.

Si quelques mots suffisent à présenter cet opéra, ils ne sauraient en épuiser l’extraordinaire richesse psychologique (lire l’entretien avec la metteuse en scène Mariame Clément) qui lui assure une place à part dans l’œuvre lyrique de son auteur. Approchons pour savoir pourquoi et comment.

Ouverture

Si elle suit la forme classique « à la française », elle opte pour la tonalité inusitée de fa dièse mineur et, surtout, annonce par sa gravité, le drame à venir.

ACTE I

La campagne, de nuit. Le magicien (mage) Zoroastro prédit le destin d’Orlando en observant les étoiles. Il recommande à celui qui s’avoue « aiguillonné par la gloire, tourmenté par l’amour » de se purifier « des sentiments efféminés » et de préférer Mars à Vénus.

Air de Zoroastro : « Lascia Amor »

Mais Orlando pense pouvoir concilier gloire et amour en se référant à Hercule et Achille. Haendel peint ainsi Orlando plus en aimable rêveur qu’en chevalier casqué.

Air d’Orlando : « Non fu già men forte Alcide »

Un bosquet avec une cabane de bergers. La bergère Dorinda rougit d’avouer ce qu’elle ressent. Est-ce joie ou tourment ? Haendel lui prête une musique conforme à son caractère léger et gracieux.

Air de Dorinda : « Ho un certo rossore »

On apprend un peu plus tard qu’Angelica a recueilli et soigné le guerrier maure Medoro et en est tombée amoureuse.

Air d’Angelica : « Chi possessore è del mio core »

Mais Dorinda aime aussi Medoro et craint qu’il lui préfère Angelica. Il s’en défend dans un air très tendre car il ne veut pas la blesser.

Air de Medoro : « Se il cor mai ti dirà »

Averti de sa passion pour Medoro, Zoroastro prévient Angelica qu’Orlando, qui l’a courtisée, risque de se montrer terriblement jaloux. Pour sortir de cette impasse elle annonce à Orlando qu’elle ne pourrait aimer un homme qui ne lui serait pas fidèle. Orlando la rassure (l’inquiète, plutôt !) et se dit prêt à affronter pour elle des monstres et des hydres.

Air d’Orlando : « Fammi combattere »

Medoro retrouve Angelica et l’embrasse. Dorinda est désespérée. S’ensuit un trio, en fait un duo (les amoureux) et un solo (Dorinda), dans lequel Medoro et Angelica conseillent à la malheureuse de garder espoir car elle possède un cœur « digne de se faire aimer ».

Trio Angelica, Medoro et Dorinda « Consolati, o bella »

ACTE II

Nous retrouvons Dorinda, toujours dans la nature, moins guillerette et insouciante, en proie à une tenace mélancolie. Haendel lui confie deux airs consécutifs au tempo retenu dans lesquels elle confie sa douleur.

Air de Dorinda : « Se mi rivolgo al prato »

Elle a croisé entre-temps Orlando qui reconnaît à son poignet le bracelet qu’il avait offert à Angelica. La reine l’avait donné à la bergère pour la consoler. La colère commence à monter. Orlando jure de poursuivre la traîtresse « jusqu’aux bords de l’Achéron » et de la tuer.

Air d’Orlando : « Cielo! se tu il consenti »

L’entrée d’une grotte à côté d’un bosquet de lauriers. Zoroastro recommande à Medoro et Angelica de fuir cette forêt et la colère d’Orlando. Avant de s’exécuter, Medoro grave leurs noms sur l’écorce de plusieurs arbres tandis qu’Angelica fait ses adieux à cette verdure qui a vu éclore son amour.

Air d’Angelica : « Verdi piante »

Orlando qui a compris qu’Angelica lui échappait bascule peu à peu dans la folie. Haendel traduit ce désordre mental par une conduite musicale hachée. Au traditionnel enchaînement entre récitatif (la parole) et air (le chant) il préfère le récitatif accompagné qui procède des deux et bouscule la régularité métrique. Orlando s’imagine déjà aux Enfers.

Récitatif accompagné d’Orlando : « Ah ! Stigie larve »

Il poursuit dans son délire et ne sait plus s’il doit pleurer ou contenir ses larmes. Il finit par se précipiter dans la grotte qui s’ouvre et révèle Zoroastro dans un char volant qui emporte Orlando. Haendel poursuit son travail de déconstruction, refuse le traditionnel air avec Da Capo, alterne tension et détente dans un ordre aléatoire où la tonalité, le tempo et la mesure changent sans cesse, empruntant ainsi un 5/8 apprécié par Bartók !

Air d’Orlando : « Vaghe pupille, non piangete »

ACTE III

Revenue chez elle, Dorinda accueille à nouveau Medoro qui doit se résoudre aux aveux : son cœur appartient à une autre. Medoro parti, surgit Orlando qui déclare sa flamme à Dorinda et la confond avec Vénus ! Elle comprend qu’il délire. Paraît Angelica qui apprend la folie d’Orlando et s’apitoie sur son sort. Mais il est temps que la raison reprenne ses droits. Zoroastro, accompagné de ses génies, transforme le bosquet en une « horrible caverne » où il compte bien calmer Orlando. Il sait que les tempêtes s’essoufflent.

Air de Zoroastro : « Sorge infausta una procella »

Mais Angelica apprend de Dorinda que le chevalier, toujours pris de fureur, a brûlé sa maison et tué Medoro. Désespérée, Angelica supplie Orlando de la tuer.

Duo Angelica et Orlando : « Finché prendi ancora il sangue »

Il la précipite au fond de la grotte qui se transforme en temple. Convaincu, dans ses hallucinations, d’avoir débarrassé le monde « des plus terribles monstres », Orlando s’endort.

Air d’Orlando : « Già l’ebro mia ciglio ».

Zoroastre veut définitivement guérir Orlando des effets dévastateurs de l’amour. Il l’asperge d’une potion magique. Orlando s’éveille et apprend par Dorinda les désastres qu’il a causés. De désespoir, il veut se donner la mort mais Angelica lui ordonne de vivre.

Air d’Orlando : « Per far, mia diletta ».

L’opéra, en ce temps, doit s’achever sur une note optimiste. Tout est bien qui finit bien. Medoro n’est pas mort et il va pouvoir s’unir à Angelica. Orlando triomphe de lui-même et Dorinda va oublier ses chagrins. Tous célèbrent, dans un happy end obligé, « la gloire et l’amour. »
Tous : « Trionfa oggi ‘l mio cor »

Pour la création, Haendel disposait du castrat alto vedette Senesino (Francesco Bernardi) dans le rôle-titre et de quelques fidèles comme Anna Maria Strada del Pò (Angelica), Francesca Bertolli (Medoro) et Antonio Montagnana (Zoroastro), que rejoignit Celeste Gismondi (Dorinda). L’opéra connut dix représentations avant de disparaître, comme tous les opéras de Haendel, pendant quasiment deux siècles, avant de revoir le jour en 1922 à Halle (Allemagne, ville natale de Haendel).

À voir

Opéra de Lausanne

Théâtre des Champs-Élysées

  • Date : le jeudi 19 mars 2026 à 19 h 30
  • Interprètes : Aude Extremo (Orlando), Ana Maria Labin (Angelica), Yuriy Mynenko (Medoro), Alina Wunderlin (Dorinda), Edward Jowle (Zoroastro), Les Musiciens du Louvre, Marc Minkowski (direction)
  • Renseignement et réservation sur le Théâtre des Champs-Élysées

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