L’orgue des Couperin : quatre siècles d’un héritage musical vivant

Par |Published On: 12 novembre 2025|

L’année 2026 marquera le quatre-centième anniversaire de la naissance de Louis Couperin, premier représentant d’une dynastie qui fut cent cinquante ans titulaire de l’orgue de Saint-Gervais-Saint-Protais. L’église parisienne conserve son instrument historique, un orgue au destin et aux sonorités exceptionnels.

Dans un petit troquet voisin de l’église, Aude Heurtematte, la plus ancienne des cinq titulaires actuels* de l’orgue de Saint-Gervais et Nicolas Bucher, titulaire lui aussi et directeur général de l’Orchestre de Chambre de Genève, racontent « leur » orgue, ses couleurs, sa majesté… et la vie fabuleuse de Louis Couperin.

Aude Heurtematte : Imaginez son parcours ! Il naît dans un petit village de la Brie, fils d’un tailleur, marchand, vigneron et « maître joueur d’instruments » et il se retrouve violiste à la cour, charge parmi les plus prestigieuses à l’époque. Tout cela parce qu’un jour Louis Couperin a l’idée d’organiser avec ses deux jeunes frères, Charles et François, non loin de leur village natal, une aubade sous les fenêtres du renommé Jacques Champion de Chambonnières [ca.1602-1672], claveciniste du roi. Impressionné, Chambonnières fait venir Louis à Paris. Le jeune homme devient organiste de Saint-Gervais le 9 avril 1653, à seulement 27 ans. Le poste est prestigieux car Saint-Gervais est une paroisse importante : Madame de Sévigné s’y est mariée neuf ans plus tôt. Comme Chambonnières, Louis Couperin devient musicien au Louvre (la cour n’est pas encore à Versailles). Il joue au mariage de Louis XIV à Saint-Jean de Luz en 1660, mais hélas il ne lui reste qu’un an à vivre.

Orgue Saint-Gervais © Guillaume Lechevalier-Boissel

Alors que ses cent trente-trois pièces pour le clavecin sont connues depuis longtemps, pourquoi son œuvre pour orgue est-elle restée si longtemps ignorée ?

A.H. : Elle était perdue, jusqu’à ce que l’organiste et musicologue anglais Guy Oldham (1930-2025) la retrouve par hasard en 1957 chez un antiquaire londonien : soixante-dix pièces qu’il a longtemps jalousement gardées, ne consentant finalement à les partager qu’avec le claveciniste et organiste Davitt Moroney.

Nicolas Bucher : Celui-ci racontait qu’un jour, Oldham l’avait appelé pour lui demander s’il avait un fax, et lui avait alors envoyé quelques pièces. « J’avais l’impression que Louis Couperin écrivait pour moi ! » Les soixante-dix pièces finirent par être publiées aux éditions de L’Oiseau-Lyre en 2003. Entre temps, Moroney les avait enregistrées, en 1995, sur l’orgue de l’abbaye Saint-Michel en Thiérache.

Comment définir l’écriture de Louis Couperin ?

A.H. : Elle ne ressemble ni à ce qui a précédé, ni à ce qui suivra. Avant, vous avez Jehan Titelouze [ca. 1563-1633], compositeur encore proche de la Renaissance, tourné vers la polyphonie, et dont la musique est d’essence vocale. Après, ce sera Guillaume-Gabriel Nivers [1632-1714], organiste à Saint-Sulpice, dont l’œuvre est imprégnée de style nouveau faisant une place large à la mélodie accompagnée et aux danses.

L’écriture de Louis Couperin est vraiment novatrice. Certaines de ses pièces portent, pour la première fois, des noms de timbres : par exemple Fantaisie sur le cromhorne [sic], ou Fugue sur la tierce. Il introduit des indications de tempo, ce qui n’existait pas encore dans des pièces d’orgue : « Il faut jouer cecy d’un Mouvemen fort lent » [sic], « Fugue grave ». Apparaissent aussi des solos ou des duos, des rythmes de danse. Sa musique est très expressive, avec des dissonances incroyables. Déchirante par moments.

N.B. : C’est une musique très expérimentale, influencée par l’Italie, à cause de la rencontre de Louis Couperin avec Johann Jakob Froberger [1616-1667] qui avait lui-même travaillé avec Girolamo Frescobaldi [1583-1643]. Son œuvre pour orgue est d’une importance majeure et il a fondé une dynastie qui va durer cent cinquante ans. Le plus fameux représentant en sera son neveu François [1668-1733], baptisé à Saint-Gervais !

Les Couperin ont-ils composé en pensant à l’orgue de Saint-Gervais ?

N.B. : Il est difficile de le savoir, mais nous avons la chance inouïe de jouer un instrument dont une très grande partie était là de leur vivant. Le fait est assez rare pour être souligné. Il nous reste quelques orgues que Johann Sebastian Bach a joué, mais pas ceux qu’il fréquentait tous les jours. À Saint-Gervais, l’orgue que jouaient les Couperin quotidiennement est encore là. On leur doit même certains jeux : la « trompette d’écho », par exemple, a été commandée par François Couperin ; et le jeu de « cornet » qui est au « récit », par son père. Quant à la « voix humaine », c’est un registre très particulier de notre orgue. Louis Couperin l’a connu. C’est vraiment émouvant pour un organiste d’aujourd’hui.

L’église Saint-Gervais possède l’orgue le plus ancien de Paris. Comment cette longévité s’explique-t-elle ?

N.B. : Paradoxalement, au fait qu’il a été négligé pendant une longue période, ce qui lui a permis de traverser les siècles sans altération majeure.

Au milieu du XIXe siècle, la paroisse de Saint-Gervais n’est pas riche et l’orgue est oublié. Il aurait pu être modifié à l’époque romantique, « romantisé ». Par chance, il est hors service. Puis au tournant des XIXe et XXe siècles, alors que la musique ancienne revient à la mode, Vincent d’Indy et Charles Bordes, créateurs de la Schola Cantorum, établissent leurs quartiers à Saint-Gervais et y donnent des concerts de musique vocale. Mais l’orgue ne les intéresse pas. Tant mieux, ils n’y touchent pas !

Arrive la Première Guerre mondiale et le bombardement de l’église, le 29 mars 1918. L’église est éventrée pendant l’office du Vendredi Saint. On dénombre quatre-vingt-dix morts, mais l’orgue est indemne. Démonté après le bombardement, il est mis à l’abri lorsque les travaux de réparation de l’édifice commencent en 1921. Par chance, enfin, quand on le réinstalle, la musique de Jean-Philippe Rameau et des Couperin connaît un regain d’intérêt. Saint-Saëns publie des œuvres de Rameau aux éditions Durand, Ravel compose, entre 1914 et 1917, son Tombeau de Couperin. On s’intéresse aux orgues anciens.

A.H. : La commission qui doit décider du sort de l’orgue de Saint-Gervais choisit alors non de le remplacer par un neuf, mais de le restaurer. L’orgue des Couperin est sauvé et ses tuyaux sont classés en 1924.

En quoi se distingue-t-il sur le plan sonore ?

A.H. : Par la qualité et la variété de ses couleurs. La recherche des couleurs de timbre est caractéristique de l’orgue français des XVIIe et XVIIIe siècles. L’orgue de Saint-Gervais est aussi original par sa douceur. Il peut être brillant, éclatant, bien sûr, ou très grave. Il est noble, jamais agressif, doté d’une rondeur dont peu d’instruments disposent. Poétique, intime, il parle à l’oreille de son auditeur.

N.B. : Ce que je trouve spécifique à Saint-Gervais, c’est la façon dont l’orgue est lié à son église dont l’acoustique est très belle. Il existe une osmose entre l’instrument et la nef, très haute et étroite à la fois. C’est l’inverse de Saint-Séverin où j’ai été longtemps titulaire : l’église est basse et large. Elle donne une sensation de proximité sans majesté. Saint-Gervais est majestueuse sans écraser. L’orgue des Couperin est exceptionnel, il faut venir l’écouter.

* Les cinq organistes titulaires de l’orgue de Saint-Gervais sont Aude Heurtematte, Nicolas Bucher, Gaétan Jarry, Juliette Grellety-Bosviel et Elise Friot.

L’instrument

L’orgue actuel de Saint-Gervais est le résultat de travaux et d’agrandissements successifs réalisés entre 1601 et 1768 : du facteur flamand Matthieu Langedhul à François-Henry Clicquot. Il subit ensuite très peu de modifications. Il fut restauré en 1920-1924 et 1967-1973. La plupart de ses quarante-et-un jeux sont anciens, fait extraordinaire pour un orgue parisien.

Sept membres de la famille Couperin se sont succédé à la Tribune de Saint-Gervais, en quatre générations : Louis et son frère Charles de 1653 à 1679 ; François dit « le Grand », (avec, par intérim, Delalande) et son cousin Nicolas de 1665 à 1748 ; Armand-Louis, fils de Nicolas de 1748 à 1789, assisté de son jeune frère Pierre ; son fils Gervais-François jusqu’en 1866.

L’heure d’orgue de Saint-Gervais

Tout au long de l’hiver, sauf pendant les mois trop froids, l’église Saint-Gervais propose, un samedi par mois à 16 h, un concert d’une heure (entrée libre, libre contribution).

Prochain concert le 16 novembre avec Maude Gratton, qui vient d’être nommée professeure d’orgue (interprétation historique) au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris (CNSMDP).

Pour un calendrier complet des concerts voir sur Facebook la page La Tribune de Saint-Gervais