Reportage historique à l’Opéra Garnier vers 1890 : Un soir à l’Opéra
Par |
Célébrant son cent cinquantième anniversaire en 2025, l’Opéra Garnier demeure un haut lieu de l’imaginaire collectif, aussi bien pour les spectateurs contemporains que pour les lecteurs du Fantôme de l’Opéra de Leroux. Rémy Campos en propose une exploration stimulante à travers une enquête historique située autour de 1890. Croisant les regards du musicologue et du sociologue, l’auteur livre un portrait de l’Opéra de Paris à hauteur d’homme, se détournant délibérément des figures de la diva et du divo comme de l’expertise des œuvres lyriques.
Quatre témoins fictifs pour raconter l’expérience de l’opéra
L’originalité de la démarche tient au recours à quatre témoins fictifs, dont les expériences permettent au lecteur de vibrer, le temps d’une soirée lors de représentations de Faust de Gounod, de L’Africaine de Meyerbeer ou encore de Guillaume Tell de Rossini (pourquoi pas d’une création ?).

Façonnés à partir d’archives, d’articles de presse et de romans de la fin du XIXᵉ siècle, ces personnages incarnent, au fil de quatre chapitres, toutes les potentialités d’une fréquentation du palais Garnier. Deux d’entre eux sont spectateurs – un ministre de l’Intérieur et un abonné issu des happy few –, tandis que les deux autres appartiennent aux métiers de la scène : un figurant ordinaire et un choriste. Dans leur sillage, concierges, régisseurs, éclairagistes, charpentiers et (de rares) musiciens composent une fraction des quelques trois mille employés de la « Grande Boutique ».
Réputée pour le faste de ses productions, la scène nationale diffuse le grand opéra et le ballet jusqu’à la Grande Guerre.
Fabrique du spectacle et sociabilité théâtrale
La cohérence du volume repose sur l’approche unifiée de l’auteur qui mobilise une remarquable diversité de sources pour nourrir sa reconstitution. Mené à la manière d’un film documentaire, le récit se déploie en un continuum de pratiques et de ressentis dans l’édifice. Des déambulations dans les innombrables couloirs et recoins de l’édifice à l’intense sociabilité que génèrent les entractes, de la fabrique du spectacle vivant – décors, éclairages, coordination des corps de métiers – à l’exploration de la psyché des quatre protagonistes, une histoire « pragmatique » du lieu prend vie plutôt que forme.
Sans dévoiler les ressorts narratifs propres à chacun des témoins, on retiendra l’itinéraire improbable du figurant – aujourd’hui intermittent du spectacle – recruté au comptoir d’un bistrot de la Chaussée-d’Antin le soir même, affublé d’une défroque néo-médiévale, puis projeté sans formation sur le plateau de mille mètres carrés au milieu des châssis de la kermesse de Faust. Plus préparés par les répétitions musicales, le soliste et le choriste se conforment, quant à eux, à une pantomime normée au troisième acte de Guillaume Tell, au sein d’une « plantation du décor » elle aussi régie par la convention.
Enfin, les déplacements de Monsieur le ministre (de l’Intérieur), figure esquissée d’après le roman éponyme de Claretie, entre la loge directoriale et le foyer de la danse, offrent l’occasion de dénoncer l’existence d’un système de prostitution des jeunes danseuses : un droit coutumier masculiniste, exercé en toute impunité par la haute société depuis l’Ancien Régime.
L’écriture est accompagnée d’une sélection judicieuse d’iconographies, pour la plupart inédites du grand public. En refermant le livre, le lecteur se précipitera sur l’actuelle programmation de l’Opéra Garnier afin d’y vivre de toute urgence sa propre expérience… des lieux investis ! En 2025, saluons cette polychoralité des ressources qui offre une épaisseur vivante à un incroyable objet historique, l’Opéra Garnier.
Informations pratiques
- Auteur : Rémy Campos
- Titre : Un soir à l’Opéra. Essai d’histoire pragmatique (1875-1914)
- Éditions : EHESS
- Nombre de pages : 352 pages
- Prix : 23 €




