Jacques Offenbach, le maître de l’opérette saigneur du Second Empire
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Offenbach, portrait d’un génie irrévérencieux
Un peu plus de deux cents ans après sa naissance, Jacques Offenbach (1819-1880) demeure une figure aussi monumentale que paradoxale. Né Jacob Offenbach à Cologne, admis par dérogation au Conservatoire de Paris à 14 ans, ce fils d’immigrant deviendra le plus parisien des compositeurs du XIXe siècle.
Surnommé le « petit Mozart des Champs-Élysées », il fut de son vivant un véritable phénomène de société. Au point que Flaubert lui consacrera, non sans ironie, un passage dans son Dictionnaire des idées reçues :
« Dès qu’on entend son nom, il faut fermer deux doigts de la main droite pour se préserver du mauvais œil. Très parisien, bien porté. »
Le farceur insatisfait
Dès 1835, le jeune violoncelliste intègre l’orchestre de l’Opéra-Comique. Mais très vite, la routine l’ennuie. Pour se distraire, il accroche les lacets de ses voisins de pupitre, joue une note sur deux, multiplie les facéties. Dans les salons mondains où il se produit en virtuose, il n’hésite pas à feindre l’évanouissement pour attirer l’attention des dames.
Cette insatisfaction cache une ambition plus profonde. Offenbach juge que l’opéra-comique trahit son essence en versant dans le « petit grand opéra ». Il rêve de ressusciter la « musique véritablement bouffe, gaie, spirituelle, la musique qui vit ».
En 1855, en pleine Exposition universelle, il franchit le pas et fonde les Bouffes-Parisiens. Face aux contraintes de censure limitant ses pièces à un acte et quatre personnages, il contourne les règles avec audace : un cinquième personnage qui ne chante pas, mais grogne ou brandit des pancartes. Cette ruse donne naissance à l’opérette et à l’opéra-bouffe, ce genre à la tonalité résolument satirique qui fera sa gloire.
Offenbach sous le Second Empire : succès, scandales et triomphes
Le Second Empire offre à Offenbach son décor et ses cibles. Utilisant l’Antiquité comme masque, il raille autorités et mœurs avec un génie ravageur. Orphée aux enfers (1858) inaugure cette ère triomphale : son Galop infernal – futur french cancan – propulse son nom à travers le monde. Napoléon III lui-même commande une représentation.
Les chefs-d’œuvre s’enchaînent, souvent en collaboration avec les librettistes Henri Meilhac et Ludovic Halévy. La Belle Hélène (1864) tourne en dérision les divinités grecques. La Vie parisienne (1866) dresse un « tableau acide de la futilité » de l’époque, mettant en scène baronnes déclassées et nouveaux riches. La Grande-Duchesse de Gérolstein (1867) attaque le militarisme avec une audace stupéfiante, transformant le sabre ancestral en tire-bouchon.
Cette satire tous azimuts vise l’autorité sous toutes ses formes : militaires incompétents (les carabiniers des Brigands arrivant « toujours trop tard »), souverains velléitaires, académisme pompeux… Le romancier portugais Eça de Queirós y voit une « philosophie chantée », une critique sociale qui condamne ironiquement ceux-là mêmes qui l’applaudissent et le protègent.
Offenbach se montre même précurseur sur certaines questions sociales, dotant ses héroïnes – comme Hélène – d’une capacité à prendre leur destin en main qui annonce les revendications féministes.
Le travailleur acharné
Derrière le facétieux se cache un bourreau de travail. Une centaine d’ouvrages lyriques, environ six cents œuvres au total, selon certaines estimations. Offenbach compose « nuit et jour ».
Rongé par la goutte et les rhumatismes, il fait preuve d’un « indomptable courage ». En répétition, sa nervosité est légendaire. Il bondit, brise sa canne, s’écrie :
« Très bien, mes enfants, c’est pas ça du tout ! »
Cette énergie frénétique dissimule aussi une angoisse : celle de n’être jamais pris au sérieux, de rester cantonné au divertissement.
Le prix de la satire : attaques, déclin et renaissance d’Offenbach
Après 1870, tout bascule. La chute du Second Empire emporte ses symboles. Offenbach, naturellement associé à ce régime frivole, devient un coupable idéal. Zola le dénigre : « Le dieu est par terre ».
Les attaques antisémites se multiplient contre celui qui a en plus le tort, à l’époque, d’être né outre-Rhin. Le pamphlétaire Édouard Drumont l’accuse violemment : « Offenbach, le juif qui, après avoir obéi à sa race en travestissant, aux éclats de rire de la foule, les pures créations du génie aryen de la Grèce, a travaillé pour la Prusse en apprenant aux soldats à outrager leurs généraux ».
Offenbach, naturalisé français depuis 1860, encaisse mais riposte. Il réaffirme avec force son identité nationale en composant La Fille du Tambour-Major (1879), œuvre patriote au succès éclatant. Ce triomphe en annonce un autre, posthume : Les Contes d’Hoffmann.
Le compositeur meurt le 5 octobre 1880 sans avoir achevé cet opéra fantastique, laissant à Ernest Guiraud le soin de terminer l’orchestration. Créée en 1881 à l’Opéra-Comique, l’œuvre triomphe et devient ce qu’Offenbach espérait : le « couronnement » de sa carrière. Elle sera l’un des ouvrages lyriques français les plus joués au monde après Carmen.
L’héritage d’Offenbach : humour, mélodie et esprit subversif
L’œuvre d’Offenbach, portée par une « fertilité d’invention mélodique » exceptionnelle et un esprit voltairien, offre un équilibre parfait entre folie et émotion. Ce génie irrévérencieux, qui transforma le rire en art et la satire en symphonie, avait compris ce que Richard Wagner reconnut :
« Il savait s’y prendre comme le divin Mozart » – Richard Wagner, 1883
Deux siècles plus tard, son legs demeure intact : avoir prouvé que la légèreté peut être profonde, que le divertissement peut ébranler un empire, et que derrière chaque éclat de rire peut se cacher une vérité dérangeante.

Jacques Offenbach ©Mayer et Pierson, BnF
ENCADRÉ : Qu’est-ce que l’opéra-bouffe ?
L’opéra-bouffe, terme popularisé par Offenbach, choisi en référence au Théâtre des Bouffes parisiens qu’il avait créé en 1855, est un genre lyrique satirique mêlant musique légère, situations burlesques et critique sociale. Contrairement à l’opéra-comique ou au grand opéra, il déjoue les conventions : les dieux y sont ridicules, les rois capricieux, les militaires incapables. C’est un art du rire acide, qui utilise la fantaisie pour frapper là où ça fait mal.








