Norvège, la symphonie du bout du monde
Posé en bord de fjord, le village de Rosendal, en Norvège, accueille chaque été un étonnant festival de musique de chambre.

Crédit photo : Liv Ovland
C’est à une heure et demie de Bergen, en ferry. On atteint Rosendal en quittant la côte sud-ouest de la Norvège pour s’enfoncer dans le long fjord de Hardanger. Après avoir contemplé un paysage enchanteur où le bleu de la mer s’unit au vert des reliefs, au blanc des cascades et au rouge brique des maisons, on accoste un village de moins de mille habitants, point de départ de nombreuses randonnées pour les amoureux de la nature et les amateurs de montagne. Les mélomanes ont, eux aussi, une très bonne raison de venir dans ce qui semble être un bout du monde.
Rosendal compte en effet un manoir du XVIIe siècle, avec un parc et des roses, comme son nom l’indique, et des dépendances dont une a été transformée en salle de concerts d’environ quatre cents places. C’est ici que Leif Ove Andsnes a créé, en 2016, et dirige un festival de musique de chambre unique où se retrouvent quelques-uns des meilleurs solistes internationaux pour trois à quatre rendez-vous quotidiens. Le pianiste (norvégien) avait découvert les lieux en 1992, à 22 ans. « Le couple de propriétaires avait d’abord constitué un musée, dans le manoir, consacré à l’histoire et aux traditions locales. L’été ils organisaient quelques concerts de musique folklorique et classique. C’est ainsi que j’ai fait leur connaissance et que, sur leur suggestion, j’ai fondé ce festival. » Mais il a vite fallu entreprendre des travaux car les petites salles du manoir ont une capacité limitée à une cinquantaine de personnes et l’église locale ne peut se prêter à tous les répertoires. Une grange a alors été aménagée et équipée d’un système audio de pointe. Une trentaine de micros captent en effet la musique que diffuse ensuite, après un traitement électronique, une batterie de petits haut-parleurs alignés le long des murs. Ainsi présenté, le système fait se dresser les cheveux sur la tête et fait craindre une redoutable sonorisation. Mais il faut reconnaître que, dosé avec tact et habilement mêlé aux sons directs, il reste quasiment imperceptible.
Tout en contrastes
Après Chostakovitch, Beethoven et Brahms, l’édition 2024 célèbre les « Contrastes ». Ces contrastes paraissent d’abord organiser les concerts qui, à l’inverse des usages, se plaisent à diversifier les effectifs : un duo violon et violoncelle peut ainsi précéder un piano seul puis un quatuor à cordes. Mais ils offrent aussi une stimulante exploration de la musique hongroise et de savoureux échanges entre Liszt, Bartók, Ligeti et Kurtág. Et puis Contrastes c’est aussi le titre du célèbre trio pour clarinette, violon et piano composé en 1938 par Bartók pour Benny Goodman et Joseph Szigeti. C’est logiquement qu’il ouvre le festival 2024, avec Wenzel Fuchs, clarinette solo de l’Orchestre philharmonique de Berlin, Florian Donderer, premier violon du Quatuor Signum et longtemps de la Deutsche Kammerphilharmonie de Brême, et Zlata Chochieva. Ce ne sera pas le moment le plus fort du festival, les deux voix supérieures peinant parfois à trouver les accents rythmiques nécessaires. On se souviendra en revanche de l’intensité expressive de la Sonate pour violon n° 1 de Béla Bartók par Vilde Frang et Leif Ove Andsnes.
« C’était un concert d’ouverture exigeant, reconnaîtra le pianiste. Mais le public a répondu à l’appel. Avec les années, une relation de confiance s’est établie et elle permet une grande liberté de programmation. Je m’investis beaucoup dans la communication, j’accorde du temps à la presse locale pour présenter le projet. Je tiens à ce que le public du festival soit varié. » On entendra ainsi parler plusieurs langues, du norvégien à l’américain puisqu’un groupe d’une vingtaine de passionnés de la région de Washington avait fait le voyage.
À couper le souffle
Habituellement étalé sur quatre jours, le festival en totalise cinq cette année : « Cela fait sensiblement diminuer la pression », admet Leif Ove Andsnes. Les musiciens n’en restent pas moins très sollicités, le maître des lieux en premier. Il intervient avant chaque concert, présentant le programme, en norvégien et en anglais, et il apparaît régulièrement, seul ou accompagné. On a ainsi pu apprécier son élégance, sa science de la couleur et son sens de la narration, manifestes derrière un style jamais ostentatoire, dans des compositions signées Liszt, Schumann ou Kurtág. Du premier il a donné quelques pièces sur le Pleyel historique conservé au manoir. Du deuxième, on retiendra des Fantasiestïcke op. 73 avec Wenzel Fuchs (quelle sonorité étonnante ! quelle plénitude !) et du troisième des extraits de Játékok et l’Hommage à R. Sch. avec l’altiste Antoine Tamestit impérial de son et de phrasé.
D’autres Français firent forte impression cet été à Rosendal. Le violoncelliste Victor Julien-Laferrière, dans le Duo pour violon et violoncelle de Kodály avec Florian Donderer ou dans la Suite pour violoncelle n° 6 de Bach, a ainsi rappelé la sûreté et la générosité d’un geste toujours assujetti à une éloquence et à une articulation soignées. Le Quatuor Agate fit des merveilles dans les imprévisibles transformations du Quatuor n° 1 « Métamorphoses nocturnes » de Ligeti qui semblait s’inventer sous ses archets et dans l’intimidant et austère Quatuor n° 6 de Bartók : l’ardeur, la cohérence, la plénitude et la souplesse collective de ces quatre jeunes musiciens ont saisi le public de l’église de Kvinnherad, bâtisse du xiiie siècle qui surplombe le fjord et offre une vue à couper le souffle.
Si le cadre est enchanteur, le climat se montre moins amène : une pluie battante, digne d’une Toussaint agitée en plein mois d’août, transforme en torrents boueux les cours d’eau descendus des hauteurs. Les vingt minutes de marche entre la salle de concert et l’église menacent sans cesse le mélomane d’une douche sévère.
Rencontres et chocs
Si cette édition 2024 s’est distinguée par sa durée allongée, elle a également affiché un nombre record de musiciens invités (une soixantaine) notamment par la présence du Norwegian Soloists’ Choir qui a obligé à avancer la scène de deux mètres. Convoqué dans des répertoires variés, du Chant des esprits sur les eaux de Schubert au The Loki Castle (2023) de la Norvégienne Ruth Wilhelmine Meyer, compositrice et performeuse vocale étonnante, qui recrée le mystère des sons marins et du chant des baleines, cet ensemble a pu montrer son niveau exceptionnel dans une saisissante Passion selon saint Jean de Bach. De nombreux enregistrements avaient certes alerté de la qualité de cet ensemble d’une vingtaine de chanteurs mais ils n’avaient pas préparé à une telle rencontre. Le premier chœur, notamment, dirigé avec une conviction presque violente par Grete Pedersen, à la tête de l’ensemble depuis une trentaine d’années, plonge instantanément l’auditeur au cœur du drame. « Il faut que cela vous saisisse d’emblée, que ce soit un choc », précise la cheffe qui, pas un instant, n’aura desserré l’étau. Les membres du chœur assurent avec une singulière assurance les interventions solistes et le ténor islandais Benedikt Kristjánsson endosse le rôle de l’Évangéliste et les airs de ténor, par cœur, avec une inquiétude et une délicatesse dans l’expression qui rappellent Kurt Equiluz.
Le concert de clôture réunissait la quasi-totalité des musiciens, dans des pièces Bartók, Weiner et Kurtág, avant le rare Via Crucis de Liszt où le Norwegian Soloists’ Choir brille à nouveau par sa perfection et sa justesse d’expression, soutenu par le piano plus concentré que jamais de Leif Ove Andsnes. Deux semaines plus tard, la même équipe se retrouvait à Oslo pour enregistrer cette partition austère pour Sony Classical.
L’an prochain, Rosendal se mettra au diapason de Grieg, la gloire nationale, et de son entourage. De quoi donner envie de revenir… en espérant une météo plus clémente.