Nicolas Horvath : « Toute la musique est faite d’emprunts »
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Le pianiste Nicolas Horvath a enregistré en partenariat avec Ubisoft, Harmonia mundi et la Philharmonie de Paris les thèmes de la saga de jeux vidéo Assassin’s Creed sur le piano de Nadia Boulanger. Découvrez les coulisses de cet album événement qui sera disponible en streaming à partir de début avril.
Transcrire la musique de la saga de jeux vidéo Assassin’s Creed pour piano seul, sur un Steinway ayant appartenu à Nadia Boulanger : le geste peut sembler paradoxal. Pour Nicolas Horvath, il s’inscrit au contraire dans une tradition, celle de Liszt, et vise à faire entrer la musique de jeu vidéo dans le répertoire.
Dans un entretien avec Classica, le pianiste revient sur une ambition qui interroge, au-delà du projet, les frontières mêmes de la légitimité musicale.

Comment est né ce projet ?
Nicolas Horvath : C’est l’aboutissement d’un travail que je mène depuis presque vingt ans. Je suis né en 1977, j’ai connu l’essor du jeu vidéo depuis ses débuts, et j’ai très tôt eu la conviction que cette musique méritait d’entrer dans la grande famille du répertoire. Dès 2008, alors que je gagnais des concours internationaux — j’en ai remporté onze en tout, avec sept premiers prix —, j’introduisais déjà discrètement de la musique de jeux vidéo dans certains récitals. Complètement en cachette, parce que c’était considéré comme inadmissible dans le milieu.
Pourquoi Assassin’s Creed, cette saga emblématique d’Ubisoft ?
N.H. : L’opportunité avec Ubisoft est venue progressivement, après des années de discussions, avec l’aide de mon agent Romain Dasnoy, qui organise beaucoup de concerts avec des orchestres sur le thème des jeux vidéo. Elle a pris toute sa dimension quand la Philharmonie de Paris a proposé de l’intégrer à son exposition Video Games & Music. On n’est plus seulement face à un album. C’est un enregistrement sur un instrument historique du Musée de la Musique, avec un concert prévu pendant l’exposition. Une boucle vertueuse.
Vous avez évoqué une ambition ancienne de faire entrer la musique de jeux vidéo dans le répertoire. Mais concrètement, qu’est-ce que cela signifie pour un interprète ?
N.H. : Cela signifie traiter ces musiques avec la même exigence que n’importe quelle œuvre du canon. Quand je regardais ce qui se faisait au Japon, qui était pourtant très en avance sur le sujet, j’entendais des interprètes qui déchiffraient, des pianos désaccordés, des prises de son médiocres. Comment voulez-vous que le grand public de la musique classique prenne cette musique au sérieux si elle n’est pas mise sur un pied d’égalité avec ce qu’il connaît ? Mon idée fondatrice était simple : se demander ce que Liszt en aurait fait aujourd’hui. Il en aurait tiré des pièces de concert à part entière, avec tout l’arsenal de la technique pianistique. C’est ce que j’ai cherché à faire.
D’un point de vue strictement musical, les compositions d’Assassin’s Creed résistent-elles à ce traitement ? Sont-elles du même niveau que ce que l’on entend dans les grandes salles de concert ?
N.H. : Absolument. Et j’ai été le premier surpris de le constater de si près. Ubisoft m’a ouvert toutes les portes. J’ai pu dialoguer directement avec le directeur artistique du projet Piano, qui est Superviseur Musique sur la franchise. Il m’a expliqué comment les bandes originales sont conçues. Dès qu’ils commencent à travailler sur un nouvel épisode, ils contactent des compositeurs de très haut niveau, comparables, dans leur domaine, aux grandes figures de la musique de film. Ces gens ont un niveau d’excellence inouï, et ils ont en plus la capacité d’écrire pour un média interactif, ce qui constitue un défi supplémentaire pour les compositeurs. La musique doit s’adapter en temps réel aux actions du joueur, sur des centaines d’heures de jeu. C’est de la musique de film portée à une puissance bien supérieure.
Vous citez Liszt comme modèle. En quoi sa démarche vous a-t-elle guidé ?
N.H. : Liszt a passé une grande partie de sa vie à transcrire, à paraphraser, à adapter des opéras, des lieder, des symphonies. Il faisait entrer dans le répertoire pour piano des musiques qui n’y étaient pas destinées. C’est exactement ce que nous avons fait ici avec l’arrangeuse Julie Lamontagne, une musicienne canadienne extraordinaire. Elle s’est lâchée parce qu’elle connaissait mon profil, elle savait que j’avais travaillé avec Philip Glass, Terry Riley, que j’avais interprété tout Stockhausen, beaucoup de Liszt. Elle a donc écrit des choses très virtuoses. Et moi j’ai ajouté de la technique : les octaves brisées à la Liszt, les grands sauts à la Rachmaninov, le doigt au milieu à la Thalberg. Ensemble, on a exploré le matériau jusqu’au bout.
Aux puristes qui verraient dans cette démarche une dilution du répertoire classique, que répondez-vous ?
N.H. : Je leur dis : si vous êtes cohérents, enlevez Chopin — qui s’inspire de la musique folklorique polonaise —, enlevez la moitié de Mahler, supprimez Debussy — qui se nourrissait de musique japonaise et de chants d’enfants —, jetez une grande partie de Ravel, Mussorgski, Rimski-Korsakov, Saint-Saëns, Chabrier. Même la messe de l’Homme armé de la polyphonie de la Renaissance est construite sur un air populaire ! Toute la musique est faite d’emprunts. C’est une tradition constitutive du répertoire, pas une exception. Les puristes oublient que Czerny lui-même, au XIXe siècle, faisait des études sur des thèmes populaires pour attirer les élèves.
L’enregistrement a été réalisé sur le Steinway de Nadia Boulanger, conservé au Musée de la musique. Comment avez-vous vécu cette rencontre avec cet instrument ?
N.H. : C’est arrivé presque par accident. Au départ, nous avions prévu un piano viennois, pour une approche plus néoclassique. Et puis, en travaillant avec Julie Lamontagne, les arrangements sont devenus de plus en plus riches, et le choix d’instrument a changé en conséquence. Jouer sur ce piano, c’est extraordinaire.
Comment cela ?
N.H. : C’est le piano sur lequel Nadia Boulanger donnait ses légendaires « cours de cantate du mercredi », où se retrouvaient Bernstein, Copland, Barenboim, Philip Glass, Quincy Jones, Piazzolla. Se dire que Nadia Boulanger a enseigné avec cet instrument, que Stravinsky a joué dessus… C’est incroyable comme sentiment. Nadia Boulanger, c’est une grande dame qui a aidé autant de musiciens. Et certes, elle n’était pas présente, mais je pense que, tant l’enregistrement a été épique, elle nous a accompagnés, elle nous a aidés. On a vraiment eu sa bonne étoile.

Vous avez insisté pour que les partitions soient accessibles à tous. Pourquoi est-ce si important à vos yeux ?
N.H. : Parce que c’est le seul moyen pour qu’une musique entre vraiment dans le répertoire. Il faut que la musique se partage. C’est le meilleur moyen pour rendre le répertoire riche et intéressant. Un enregistrement, aussi beau soit-il, ne suffit pas. Il faut que d’autres pianistes puissent s’emparer de ces pièces, les interpréter, les enseigner. J’ai fait pareil avec tous mes projets (les inédits de Satie, de Debussy, de Germaine Tailleferre, les sonates oubliées de Brillon de Jouy ou de Montgeroult). La musique ne m’appartient pas parce que je l’ai défendue. Et je ne veux surtout pas être le seul à jouer de la musique de jeux vidéo en concert. J’espère que d’autres studios et d’autres pianistes feront la même chose que nous avec ce projet.
Ce type de projet peut-il réellement amener un nouveau public vers le classique ?
N.H. : Complètement ! J’ai beaucoup moins de temps aujourd’hui pour donner des cours, mais j’ai enseigné dès l’âge de quinze ans, et je voyais très bien comment, à l’adolescence, certains élèves abandonnaient le piano car ils rechignaient à travailler le répertoire classique. Je les ai convaincus de continuer en passant par la musique qu’ils aimaient et écoutaient, notamment les musiques de jeux vidéo. Un jour, l’un d’eux m’a appelé en me disant qu’il avait trouvé « un truc trop cool » dans un jeu d’horreur — c’était le Clair de lune de Debussy. Il l’a travaillé de lui-même. Sa mère était aux anges. Voilà ce que ce répertoire rend possible.
Où en voyez-vous l’aboutissement dans cinquante ans ?
N.H. : J’imagine que d’ici quarante ou cinquante ans, on ne dira plus « c’est de la musique de jeux vidéo ». On dira que c’est de la belle musique de piano, et on en retrouvera peut-être certaines pièces dans des concours internationaux. On trouve bien du jazz dans les concours aujourd’hui. Il n’y a aucune raison que la musique vidéoludique n’emprunte pas le même chemin. Le mouvement est lent, mais déjà engagé. Et cet album, avec la Philharmonie, Harmonia Mundi et Ubisoft, en est la preuve la plus visible à ce jour.
Informations pratiques
À écouter
- Album : Assassin’s Creed – The Piano Collection, interprété par Nicolas Horvath. Le fruit d’un partenariat entre Ubisoft, Harmonia mundi et la Philharmonie de Paris.
- Disponibilité : Sortie numérique (plateformes de streaming) le 3 avril 2026.
- Sorties physiques : Des éditions vinyles sont prévues, avec un Vinyle Standard disponible le 22 mai 2026 et un Double LP Deluxe le 26 juin 2026.
À voir
- Exposition : Video Games & Music : La musique dont vous êtes le héros. Une exposition immersive retraçant 50 ans d’histoire de la musique de jeu vidéo.
- Dates : Du 2 avril au 1er novembre 2026.
- Lieu : Musée de la musique – Philharmonie de Paris
À vivre
- Récital Piano Rhapsody : Nicolas Horvath interprétera les morceaux de l’album en direct sur le piano historique Steinway & Sons de 1928 ayant appartenu à Nadia Boulanger, le mardi 23 juin 2026 à 18h à l’Amphithéâtre de la Cité de la musique.
- Concert symphonique : Le même jour à 20h, la Grande Salle de la Philharmonie accueillera Assassin’s Creed Symphonic Adventure avec chœur et orchestre.
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