Nathan Mierdl : premier violon solo à 26 ans
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Suite de nos entretiens avec les musiciens de l’Orchestre philharmonique de Radio France. Rencontre avec Nathan Mierdl, premier violon solo.

Crédit photo : Christophe Abramowitz / Radio france
On l’appelle Konzertmeister dans les pays germaniques, leader en Angleterre, concertino en Espagne. En France, il est le premier violon solo, poste le plus prestigieux de la pyramide très hiérarchisée que constitue un orchestre symphonique. À la fin du concert, la dernière note terminée, c’est à lui que le chef serre la main pendant les applaudissements. Le geste rend hommage à son talent ainsi qu’à tout l’orchestre. Car le premier violon solo ne se limite pas à son rôle de soliste : il a la responsabilité de guider ses collègues. Il est l’incarnation symbolique de l’orchestre.
« Quand j’ai été nommé premier violon solo de l’Orchestre philharmonique de Radio France en janvier 2023, raconte le Franco-Allemand Nathan Mierdl, je rêvais de ce poste depuis longtemps. Jouer un solo est une expérience magnifique ! Et mener le pupitre des violons, une responsabilité que j’aime beaucoup. À cela s’ajoute mon grand attachement au Philhar. J’y suis devenu deuxième violon solo à l’âge de 20 ans, j’ai appris à m’y intégrer, j’ai grandi avec lui. Aussi, lorsque le départ de Svetlin Roussev a laissé une place de premier violon solo vacante, j’ai tenté ma chance. »
À seulement 26 ans, Nathan Mierdl est aujourd’hui le plus jeune premier violon solo de l’histoire de l’Orchestre philharmonique de Radio France : « Ma vocation du violon remonte au moment où, enfant, j’écoutais en boucle l’ouverture de La Flûte enchantée de Mozart. Cette grande introduction orchestrale me fascinait. Après la première phrase, très solennelle, commence un fugato magique où beaucoup de voix s’échangent. Ma passion pour cette page était un premier pas vers l’orchestre. » Suivit un cursus rapide, couronné en 2018 par un master au CNSMD de Paris dans la classe de Roland Daugareil. Entre-temps, les prix s’étaient succédé : au Concours international Ludwig Spohr de Weimar en 2013, au Concours international de Mirecourt en 2014, puis au Concours Menuhin en 2018. Le jeune violoniste participe également deux années de suite au Junior Orchestra du Festival de Verbier, en 2013 et 2014. « On m’y a confié le rôle de chef d’attaque [chef de pupitre des seconds violons] et de premier violon solo. L’expérience a nourri mon désir de devenir un jour soliste d’un orchestre. Elle m’a permis de découvrir la richesse extraordinaire du répertoire symphonique. »
Des concours à chaque étape
Entrer et gravir les échelons dans un orchestre se fait par concours, à chaque étape. La sélection est drastique, le rituel légendaire : les deux premiers tours se déroulent en général derrière un rideau ou un paravent, le candidat ne jouant à visage découvert qu’en finale. Une fois recruté, un « violon du rang » ne pourra devenir troisième, deuxième puis premier violon solo qu’au prix de nouveaux concours. Celui qui propulse Nathan Mierdl en haut de l’orchestre se déroule à l’automne 2022 : « Le troisième tour s’avéra le plus difficile, car je devais interpréter les plus grands solos du répertoire accompagné de l’Orchestre philharmonique. Se produire devant ses collègues est vraiment redoutable ! En outre, j’ai dû faire des traits en tutti, pour que le jury mesure ma qualité de meneur de pupitre et ma capacité de symbiose avec l’orchestre. Lorsque j’ai su que j’avais remporté la finale, un incroyable cocktail d’émotions m’a envahi : la grande fatigue nerveuse de la longue préparation du concours, le stress des épreuves et des deux heures d’attente interminable des résultats – et, bien sûr, une joie immense ! »
Charisme et excellence
Si le rôle de premier violon solo suppose charisme et sens du management, il est d’abord synonyme d’excellence technique : « Les solos sont redoutables, non seulement par leur virtuosité, mais parce qu’ils obligent à passer très vite d’une sonorité à une autre. Il faut en un instant sortir du groupe, passer au premier plan, puis une fois le solo terminé, rentrer immédiatement dans l’orchestre. » Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, il ne s’agit pas nécessairement de jouer plus fort mais de trouver une sonorité individuelle qui contraste avec la sonorité collective. « De nombreux éléments interviennent : vous pouvez varier le point de contact et la vitesse d’archet, le timbre, la portée du son. Un de mes solos préférés est celui de Shéhérazade de Rimski-Korsakov, œuvre inspirée des Contes des mille et une nuits (le vaisseau de Sindbad, la légende de Kalendar, le marché à Bagdad…). La partition offre l’un des très grands solos du répertoire. La première étape, pour l’appréhender, consiste à s’inspirer de cet univers. Je me rappelle être allé sur les conseils de l’un de mes professeurs, Christophe Poiget, sentir dans une boutique le parfum Shalimar. Ses effluves denses évoquent ce que cet univers musical traduit. Ensuite, ce solo est un réel défi technique. Je l’ai travaillé pour beaucoup de concours, cependant le jouer entouré de quatre-vingts personnes est une autre aventure ! »
Sur scène, le premier violon solo est le repère de tout l’orchestre et le relais du chef pour les départs et les arrêts. « Afin que la personne la plus éloignée puisse me voir, je dois accentuer mes gestes. Par exemple, si nous avons une intervention avec la timbale située au fond, mon mouvement doit être ample tout en restant précis. » L’un des défis du premier violon solo ? Être en symbiose avec les violons, avec les cordes et avec tout l’orchestre… Une symbiose particulièrement acrobatique pour les seuls violons : « Nous sommes les instruments historiques de l’orchestre, nous en faisions partie même à l’époque préclassique. Nous sommes lumineux, brillants, mais notre rôle est ingrat, car nous pouvons être jusqu’à seize premiers violons sur scène, voire trente en ajoutant le pupitre de seconds violons. Or nous devons sonner avec la même justesse, le même timbre, d’une seule voix, c’est redoutable ! »
En amont du concert
Le concert n’est que la face visible de l’activité du premier violon solo, lequel assure un travail considérable en amont. C’est lui, par exemple, qui au Philharmonique de Radio France règle les coups d’archet de l’ensemble du quintette, autrement dit de tous les pupitres des cordes : premiers et seconds violons, altos, violoncelles et contrebasses. « La bibliothèque m’envoie les partitions. Parfois il y a déjà des coups d’archet, parfois le matériel arrive vierge. » Les critères de choix ? Les coups d’archet se définissent en fonction de préférences de phrasé, de l’idée du volume sonore souhaité pour un endroit en particulier. Pour plus de puissance, on peut couper des liaisons, ce qui permettra d’utiliser plus de quantité et de vitesse d’archet. À l’inverse, pour un pianissimo, on choisira des coups d’archet plus longs. Les coups d’archet sont aussi liés à l’histoire d’un orchestre – à sa tradition d’interprétation des œuvres – et à son identité sonore. « Pour la musique de Richard Strauss, par exemple, que nous avons beaucoup travaillée avec notre directeur musical Mikko Franck, l’orchestre a un son brillant, des individualités assez libres dans les vents, un grand sens du rythme et du détail caractéristique de ce chef. Le son n’est jamais forcé, les lignes musicales sont très claires. Le Deutsche Symphonie-Orchester de Berlin, par exemple, a dans ce même répertoire des cordes denses, très profondes. Il me semble que le Philharmonique propose un peu plus de transparence, des couleurs diaphanes. »
Les coups d’archet une fois réglés, le travail ne fait que commencer : « Je me mets à l’instrument, je prépare la partie des premiers violons, et les solos quand il y en a. En parallèle, j’écoute avec le conducteur [partition d’orchestre] trois ou quatre versions de référence, pour m’en inspirer. Surviennent ensuite les répétitions en tutti. Il peut y avoir auparavant des partielles : avec les seuls violons, ou toutes les cordes, pour préparer les passages difficiles. Il m’arrive alors de demander certaines places d’archet, un type de vibrato, une certaine esthétique. Puis nous travaillons avec le chef ou la cheffe. » La vie du Philharmonique de Radio France se règle en général sur deux répétitions le mardi, deux le mercredi, une longue répétition le jeudi après-midi et le vendredi, la générale le matin et le concert le soir.
Des relations verticales
Comment un orchestre trouve-t-il l’unité qui fait la magie du concert ? « L’envie de jouer ensemble est essentielle, que nous soyons en effectif réduit ou une centaine de musiciens comme dans les symphonies de Mahler. Pour le reste, l’unité se travaille en répétition. À la première, nous écoutons les parties des autres, nous y réagissons. Ensuite, devenus plus familiers aussi des phrasés des solistes, des gestes et désirs artistiques du chef ou de la cheffe, nous pouvons anticiper davantage. » La relation entre le chef et l’orchestre reste très verticale, le chef vient avec son idée, le premier violon solo essaie de la faire appliquer. « Si le chef ou la cheffe s’arrête et demande un tempo plus rapide, ou un équilibre sonore différent, je dois l’indiquer par mes gestes dès que nous reprenons. Parfois, je dois traduire la demande en termes d’articulations, d’accentuations, de phrasés. » Comment obtenir le respect de tout un orchestre symphonique à seulement 26 ans ? « Le concours puis la période d’essai confèrent une légitimité naturelle. Par ailleurs, comme j’étais auparavant deuxième violon solo, une complicité artistique s’était déjà créée entre les musiciens et moi. »
La surprise peut venir du soliste invité, comme ce fut le cas à l’occasion d’un concert de l’Orchestre philharmonique de Radio France à la Philharmonie de Paris avec Gil Shaham dans le Concerto pour violon de Beethoven. « Après une répétition, Gil Shaham m’a proposé de jouer en bis la Gavotte de la Sonate en mi mineur de Leclair avec lui. Je m’en souviens comme d’un incroyable moment de partage. »
La responsabilité du premier violon solo ne saurait reposer sur les épaules d’une seule personne pour un orchestre comme le Philharmonique de Radio France, qui compte donc trois premiers violons solos. « Avec l’ensemble des super solistes et tout l’orchestre, nous avons aussi pour fonction de chercher de nouvelles manières de travailler. »
Des inquiétudes pour l’avenir de la musique classique ? « La saison 2023-2024 a été la meilleure depuis l’ouverture de l’Auditorium de Radio France. Et depuis la rentrée, la fréquentation s’avère encore supérieure. Il est certain que nous devons agir, nous mettre à la place du public que nous souhaitons avoir et donc nous adapter : en termes de répertoire et de durée des programmes. Le futur se prépare aussi par le biais des concerts en famille. À mon avis, il doit passer davantage par l’Éducation nationale ! Je me souviens d’avoir découvert Pierre et le Loup en maternelle. Je crois à la sensibilisation à la musique au plus jeune âge. »




