Nathalie Stutzmann : « Bruckner exige un temps organique »
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À quelques jours de la première de Rienzi à Bayreuth et avant sa prise de fonctions à la tête de l’Orchestre philharmonique de Monte-Carlo, Nathalie Stutzmann évoque son nouvel enregistrement de la Symphonie n° 4 de Bruckner qui paraît aujourd’hui. Elle y livre sa conception d’une musique où le temps, la respiration et la beauté du son priment sur la seule puissance orchestrale.
On peut être surpris de vous voir diriger Bruckner. Est-ce un compositeur qui vous accompagne depuis longtemps ?
Nathalie Stutzmann : Oui, depuis toujours. J’ai toujours adoré Bruckner, comme tous les Wagnériens, je pense. Quand on dirige beaucoup de Wagner et de Strauss, en général, on est aussi un amoureux de Bruckner.
Y a-t-il une logique à enregistrer cette Quatrième Symphonie de Bruckner après la Neuvième de Dvorák ? Ce sont deux compositeurs de la même époque qui écrivent une symphonie où peut se dissimuler un programme.
N.S. : Cela ne s’est pas fait dans cette optique même si ce que vous dites est juste. Ça n’a pas fonctionné comme ça, en fait. La Symphonie « Du Nouveau Monde » de Dvorák célébrait symboliquement mon arrivée aux États-Unis. Et la Suite américaine qui complète le programme n’avait jamais été jouée par l’Orchestre symphonique d’Atlanta. Qu’un orchestre américain de renom joue pour la première fois cette œuvre me semblait amusant et intéressant.

Et Bruckner ?
N.S. : Bruckner est apparu dans le cadre d’un festival que j’ai organisé en 2024 à l’occasion du bicentenaire de sa naissance. Et ça a été un peu une révolution parce qu’ils n’avaient pas une grande tradition. J’ai dirigé la Neuvième, associée au Te Deum, puis la Septième en janvier, et la Quatrième en novembre, objet de cette parution discographique.
Est-ce que l’orchestre avait toutes les symphonies à leur répertoire ?
N.S. : Non. J’ai dirigé la Sixième en mars dernier et la plupart des musiciens ne l’avaient jamais jouée. La première et dernière fois, c’était en 1989, sous la direction de Franz Welser-Möst ! Mais l’orchestre a envie de dévorer ce répertoire. C’est une des raisons aussi pour lesquelles j’ai été nommée, pour parcourir ce répertoire de la symphonie romantique de base, peu joué auparavant.
Pas avec Yoel Levi, qui fut directeur musical de 1988 à 2000 ?
N.S. : Avec lui, oui, mais bien moins avec Robert Spano, resté vingt ans et qui a surtout dirigé de la musique contemporaine. Mais il reste encore des trous. J’ai par exemple programmé la Symphonie n° 4 de Chostakovitch absente du répertoire de l’orchestre. Alors que l’orchestre avait souvent interprété ce compositeur et même enregistré, avec Yoel Levi, ses Symphonies nos 5 et 9 en 1989.
Comment a été accueilli ce projet Bruckner ?
N.S. : Tout le monde avait un peu peur et se demandait si le public allait venir. Et ça a été un succès incroyable parce que le public qui aime Bruckner n’avait plus l’occasion de l’écouter en concert. Il y avait donc une ambiance extraordinaire dans une salle bondé, 2 500 personnes, trois fois, quatre fois quand même, pour écouter du Bruckner ! Et il y a eu une émotion particulière lors de cette Symphonie n° 4. L’orchestre dispose de tous les éléments techniques pour enregistrer chaque concert. On a écouté et on a décidé qu’il fallait publier cette captation.
Contrairement à la Septième et la Neuvième que vous avez également dirigées, la Quatrième pose des questions d’édition. Comment avez-vous choisi ?
N.S. : Bien sûr, on se pose toujours des questions, on lit les travaux des musicologues. Est-ce vraiment lui qui est l’auteur des corrections ? C’était vraiment intéressant de regarder les différentes versions originales, très différentes. Des mouvements entiers ont même été remplacés. Et puis après mûre réflexion, j’ai décidé d’opter pour la version révisée de 1881, dans la nouvelle édition de Benjamin-Gunnar Cohrs, qui me semble la plus aboutie.
On sait que Bruckner avait, à l’origine, fourni un programme qui évoquait le Moyen-Âge, un château, le lever du jour… On revient à la musique à programme. En avez-vous tenu compte ? Est-ce que cela peut nourrir un peu votre imaginaire ou pas du tout ?
N.S. : C’est très intéressant de connaître les pistes que le compositeur veut bien donner, ça évite de s’égarer mais ça ne doit pas devenir un frein. Et dans le cas de cette Quatrième, il s’agit plutôt d’une esquisse de programme. Il s’agit donc davantage d’atmosphère, de couleurs, d’ambiance. Et après, il développe… Dans le deuxième mouvement, qui évoque tant Schubert, se perçoivent tellement de sensualité, d’amour frustré, de tout ce qu’on peut imaginer. On parle toujours de la spiritualité à propos de Bruckner mais il y a aussi beaucoup de sensualité. On ose à peine parler de Dieu et de la sensualité, comme si cela ne pouvait pas aller ensemble.

Comment construire alors le son d’un orchestre, comme celui d’Atlanta, qui n’a pas de tradition brucknerienne ? Est-ce qu’on écoute les enregistrements des grands orchestres tels ceux de Vienne, Amsterdam, Berlin ? Ou est-ce qu’on part de la partition et de ce qu’on veut entendre ?
N.S. : Je pars de la partition et de ce que j’ai envie d’entendre quand je lis la partition. Parce qu’on ne va pas transformer cet orchestre en Orchestre philharmonique de Vienne. On ne va pas avoir la même couleur des cordes, c’est certain et ce serait contre-productif d’imaginer une sorte de clone. J’ai eu la chance, en quatre ans de direction musicale, de nommer vingt-quatre nouveaux musiciens, dont le cor solo, si important dans cette symphonie de Bruckner. On a la chance, en tant que directrice musicale, aux États-Unis, d’avoir une voix qui compte, on peut donc vraiment construire le son de son orchestre, orienter les choix vers l’expressivité, les couleurs, le son…
Il faut notamment de bons cuivres pour jouer Bruckner. Mais on sait que les cuivres américains ont tendance à produire facilement beaucoup de décibels…
N.S. : C’est là que le travail du chef est essentiel. Les cuivres ont en effet une grande place dans la musique de Bruckner. Que faire quand vous voyez un forte, deux forte, trois forte dans la partition ? Si vous pensez « plus fort », ça ne fonctionnera pas et cela donnera un son que je n’aime pas. Il faut au contraire penser « plus intense et plus beau ». C’est un aspect de l’interprétation auquel j’ai apporté beaucoup d’importance. J’essaie de les faire chanter dans la rondeur. Nous avons travaillé pupitre par pupitre. Je m’adressais aux cuivres seuls et je leur chantais les phrases. Je cherchais la générosité du son des cuivres. Il n’y a rien d’agressif, pas de violence, dans cette symphonie, contrairement à la Huitième ou la Neuvième où peuvent s’imaginer des phrasés un peu plus anguleux.
Quelles sont les difficultés que présentent ces symphonies de Bruckner, au-delà de l’équilibre entre les cordes et les cuivres ? Je pense notamment à ces longues codas qui souvent se terminent par des grands crescendos. Comment les conduire ?
N.S. : Il faut en effet tenir et ne pas « ouvrir les vannes » trop tôt, trop vite, sinon, à mi-course, on a déjà tout donné et on se retrouve à bout de souffle. Dans Bruckner, comme dans Wagner, il faut tenir jusqu’au point culminant. Cela ne s’apprend qu’après des années de travail. Je pense qu’il y a vingt ans, j’aurais été trop fougueuse, j’aurais laissé exploser la musique trop tôt. Mais comprendre comment conduire cette progression, percevoir la puissance qui reste en réserve est fondamental. Donc, de temps en temps, en répétition, je leur demande de tout donner parce que j’ai besoin de savoir jusqu’où je peux aller. Une seule fois, ça me suffit.
C’est donc la maîtrise du temps qui reste essentielle pour diriger cette musique de Bruckner ?
N.S. : Le temps organique est en effet vital. Si on n’a pas le bon tempo, c’est déjà très compliqué. Pour le trouver, on lit la partition, on l’étudie et il doit venir naturellement.
Mais il peut y avoir d’énormes écarts de durée entre un Celibidache ou un Giulini, très lents, et un Haitink ou un Harnoncourt, plus vifs.
N.S. : Ce qui prouve que la plus grande difficulté qu’impose et la plus grande liberté que laisse Bruckner est la gestion du temps. Un tempo qui soit naturel, qui respire et en même temps laisse apparaître une architecture éminemment mathématique. Et j’aime beaucoup ça parce que j’ai un esprit très mathématique. La première chose que je fais en étudiant une partition, c’est de repérer l’architecture, les carrures, le rythme harmonique, la construction musicale.
Quittons Bruckner sans nous éloigner du répertoire romantique qui vous est cher. Vous proposez un cycle Brahms réunissant les symphonies et les concertos…
N.S. : … et aussi le Requiem allemand puisque nous avons un chœur magnifique, très réputé. J’en profite pour diriger également, en novembre prochain, le Requiem de Fauré.
Il y a moins de risques à programmer Brahms que Bruckner, non ?
N.S. : Ce n’est pas forcément aussi populaire qu’on le pense. Donc il faut doser. J’ai essayé deux choses à mon arrivée. La première chose, c’était d’augmenter le public, et la seconde de redonner confiance aux gens.
Pourquoi n’avaient-ils plus confiance ?
N.S. : C’était les années juste après la COVID. Tous les orchestres américains étaient un peu désespérés. En Amérique, on joue deux, trois ou quatre fois, et il faut pour remplir de grandes salles. Quatre fois de deux mille cinq cents places sur le même programme, c’est un défi. J’ai été nommé juste en plein COVID. Mon but premier était donc de faire venir le public en salle dans un contexte inédit. La programmation a été faite dans ce sens, pas uniquement, bien sûr, mais en considérant les enjeux économiques.
Comme vous le savez, aux États-Unis, il n’y a pas de subvention d’État. C’est alors à la billetterie, aux mécènes et au marketing d’apporter les finances indispensables. Il me revient, comme directrice musicale, de discuter avec les responsables du marketing. C’est un travail d’équipe. Et quand je vois qu’on a rempli trois fois la salle avec la Huitième Symphonie de Chostakovitch, je suis fière car cela n’allait pas dans le sens des projections. J’ai une grande responsabilité car je programme toute la saison, pas seulement mes semaines.

Quel répertoire comptez-vous couvrir ?
N.S. : Il y a le romantisme allemand, déjà évoqué, le post-romantisme, comme Mahler et Strauss, la musique russe et un peu de musique française. Mais comme directrice musicale, je n’oublie pas un répertoire que je considère nécessaire pour l’orchestre comme les symphonies de Haydn, qui restaient très peu jouées.
Cela demande de la souplesse, de pouvoir s’adapter au style de chaque compositeur.
N.S. : L’orchestre en est justement capable. J’ai dirigé la Passion selon saint Matthieu de Bach en 2023 et la Messe en si mineur cette année. C’est pour moi le meilleur orchestre américain pour jouer ce répertoire. Leif Ove Andsnes qui est venu pour le Concerto pour piano n° 3 de Beethoven en mars dernier a été impressionné par cette connaissance du style, semblable à ce qui pouvait se pratiquer en Europe.
Vous voir diriger Bruckner ou Wagner peut quand même étonner qui vous a entendu chanter Bach et Haendel…
N.S. : Parce que ce n’étaient que les dix dernières années de ma vie de chanteuse. Or, toute ma vie, je n’ai chanté que du répertoire romantique. Mais le public ne retient que cette période durant laquelle j’ai exploré ce merveilleux répertoire baroque.
En quoi cette connaissance de ce répertoire vous a-t-elle aidé à diriger la musique romantique ?
N.S. : Je dirais que c’est surtout la liberté de ton, la rhétorique, la manière de parler, d’articuler, d’articuler les phrases. C’est très important. Et puis, la pulsation rythmique, les appuis sur les temps forts, par exemple. Mais je ne vais pas demander à l’Orchestre symphonique d’Atlanta de jouer sans vibrato pour imiter un ensemble d’instruments anciens. Ça n’aurait pas de sens. Mais, s’il y a une dissonance, je vais demander de ne mettre que très peu de vibrato. Il me semble que nous vivons une époque magnifique, enrichie par les apports des spécialistes de la musique baroque. De toute façon, les oreilles ont changé.
Combien de musiciens compte l’orchestre ?
N.S. : Quatre-vingt-dix permanents.
Et c’est un orchestre relativement jeune, fondé en 1945, qui n’a pas eu beaucoup de chefs. C’était à chaque fois des longs mandats. Je ne sais pas si vous avez prévu de rester vingt ans.
N.S. : Rendez-vous dans quinze ans. Et on verra [rires] !
Vient de paraître
Informations pratiques
- Compositeur : Anton Bruckner (1824-1896)
- Œuvre : Symphonie n° 4 « Romantique »
- Interprètes : Orchestre symphonique d’Atlanta, Nathalie Stutzmann (direction)
- Label : Warner Classics 5026854324210 (1 CD)
- Date d’enregistrement : 2024
- Durée : 1 h 12 min
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