Nadine Pierre, premier violoncelle solo du Philharmonique de Radio France
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Suite de notre série avec les musiciens de l’Orchestre philharmonique de Radio France. Ce mois-ci, Nadine Pierre, premier violoncelle solo.

Crédit photo : Christophe Abramowitz
Les violoncellistes dans l’orchestre ? « En vertu des sonorités chaudes de notre instrument, nous avons la réputation d’être des personnes empathiques, souples. Et qui aimons nous retrouver en bande ! C’est un cliché, bien sûr, sourit Nadine Pierre, premier violoncelle solo à l’Orchestre philharmonique de Radio France, mais il y a du vrai dans cette image ». L’instrument est d’emblée associé à ses phrases mélodiques qui semblent arrêter le temps : « Le pupitre des violoncelles joue un rôle lyrique essentiel dans l’orchestre, poursuit Nadine Pierre. Nous avons la chance d’avoir des chants extraordinaires. Chez Brahms ou Bruckner, par exemple, nous avons le rôle un peu planant de la mélodie qui s’étire sur le temps long. Cela étant, nous n’avons pas que des épisodes chantés ! Nous avons heureusement aussi des passages brillants, d’une extrême virtuosité. Ou des moteurs rythmiques. L’intérêt de notre métier, en musique de chambre comme à l’orchestre, est de changer de rôle rapidement, et de les occuper tous l’un après l’autre. De passer la parole à un autre instrument, puis de la reprendre, ou d’imbriquer nos voix ensemble. »
Après un cursus brillant dans les classes de Philippe Muller et Jean Hubeau au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris (CNSMDP), et de nombreux prix, Nadine Pierre entre rapidement comme soliste à l’Orchestre national de France. Elle n’a que 22 ans. En 1993, elle devient premier violoncelle solo de l’Orchestre philharmonique de Radio France dont elle partage dès lors la destinée, au fil de trois directeurs musicaux successifs : Marek Janowski, jusqu’en 2000, Myung-whun Chung jusqu’en 2015, et Mikko Frank. La violoncelliste est en même temps une fervente chambriste, co-fondatrice de plusieurs trio et quatuors. Elle est souvent invitée comme violoncelle solo dans d’autres orchestres, notamment en Allemagne, et s’est produite au sein d’ensembles – les Phil’Art’Cellistes ou les Violoncelles Français – où elle a partagé les joies de son instrument avec la fine fleur de la très fameuse école française du violoncelle. Elle enseigne au CRR de Rueil-Malmaison et au CNSMDP, et se passionne pour l’insertion professionnelle des jeunes musiciens.
Construction d’une pyramide sonore
Que l’on ne s’y trompe pas : si la dimension lyrique du violoncelle est essentielle dans un orchestre, elle n’est que la face émergée de l’iceberg. « Le violoncelle est aussi un soutien harmonique et rythmique. C’est même l’un de ses rôles fondamentaux. » À cet égard, violoncelles et contrebasses ont été et demeurent extrêmement liés. « Pendant toute la période classique,
raconte Nadine Pierre, nous avons assuré ce soutien ensemble. Nous formions ensemble le bloc des basses. Puis les compositeurs nous ont dissociés : les violoncelles s’émancipent avec Brahms, Mahler, Bruckner, Wagner et la musique française. Mais nous restons portés par le pupitre des contrebasses qui initient le mouvement rythmique. Et je dois dire qu’au Philhar, que je connais depuis si longtemps, les choses ont radicalement changé avec une nouvelle génération de basses. Dynamiques, engagées, elles prennent toute leur place musicale pour notre plus grand bonheur. »
Les cordes graves, contrebasses et violoncelles, sont au soubassement de la construction harmonique du son. Nadine Pierre compare celui d’un orchestre à une pyramide : « Tous les musiciens de chambre le savent. On travaille toujours les harmonies à partir de la note fondamentale, souvent tenue par les basses. Puis on empile les accords. Pour que l’aigu sonne magnifiquement, la construction du grave et du médium est extrêmement importante. Nous allons du plus large au plus étroit. La pointe fine des aigus émerge sur la base large des graves. »
Qui n’a pas été surpris de voir parfois les violoncelles installés non pas à droite, au bord de l’orchestre, mais au milieu, à côté des violons ? Arbitraire du chef ? Choix esthétique plutôt, ou considération acoustique : « Au Philharmonique, les choses ont évolué avec le temps. Lorsque je suis arrivée, sous la direction musicale de Marek Janowski, la disposition était classique : violons et violoncelles aux deux extrémités du demi-cercle formé par l’orchestre. Myung-whun Chung, en revanche, installait les contrebasses et les violoncelles au centre. Une façon de mettre le socle harmonique de la pyramide au milieu de l’espace pour qu’il rayonne sur tous les instruments de l’orchestre, en particulier sur les aigus : ceux des violons, mais également ceux de l’harmonie. Aujourd’hui, nous sommes revenus à la disposition classique. L’emplacement des violoncelles peut aussi dépendre des salles. Dans un espace où les graves sont mangés, situer les violoncelles au centre permet une projection directe sur l’auditeur. »
Un leadership essentiel
L’emplacement classique des violoncelles a l’avantage de mettre en vis-à-vis le violon solo et le violoncelle solo, piliers des cordes. « Notre position dit bien notre importance. Nous sommes devant, sur le bord, car nous sommes des repères sonores, visuels. Et nous entraînons tout l’orchestre. Il est essentiel que nous ayons une bonne connexion l’un avec l’autre. » Et Nadine Pierre de poursuivre avec enthousiasme : « Cette interaction avec le violon solo me plaît énormément, c’est une manière d’être en réponse et, en même temps, de pouvoir initier les choses. Les violoncelles peuvent considérablement aider les parties de violons. S’ils sont actifs et prennent en charge le moteur rythmique, les violons n’ont qu’à se poser délicatement sur l’énergie qui vient d’en bas. »
La joie du premier violoncelle solo, c’est aussi le moment où il est seul, à découvert. Les solos préférés de Nadine Pierre ? « Celui de l’ouverture de Guillaume Tell de Rossini. Je garde un souvenir très fort d’un concert avec Myung-whun Chung qui dirigeait cette ouverture comme à l’opéra. J’avais l’impression que le rideau s’ouvrait, que j’apparaissais seule sur scène. J’adore aussi le solo du Concerto pour piano n° 2 de Brahms. Je l’ai joué avec de nombreux pianistes. C’est vraiment de la musique de chambre à l’intérieur de l’orchestre, un moment merveilleux où le chef peut presque s’effacer. »
Chef de file des violoncelles du Philhar, Nadine Pierre parle avec fierté de son pupitre : « Je me réjouis qu’il réunisse des musiciens qui jouent “sur le bord de la chaise”. Autrement dit, qui s’investissent à plein et se veulent force de proposition. » Des violoncellistes qui ont aussi une identité sonore commune ? « On a coutume de dire qu’en Allemagne les cordes ont un timbre et un grain de son large.
Lorsqu’on dit violoncelle français, on entend un son plus clair, qui va vers le violon, une clarté dans la diction, l’articulation. En réalité, dans notre orchestre, le timbre des violoncelles a beaucoup évolué au fil des années. » Marek Janowski, directeur musical quand Nadine Pierre est arrivée, avait une esthétique très française du son, très claire, très parlando. Alors même qu’il était allemand ! Myung-whun Chung a souhaité l’inverse quand il lui a succédé. « Il y a d’ailleurs eu un moment de flottement d’un chef à l’autre ! Il nous demandait plus de profondeur, un son plus large, sombre et enveloppant, allant vers l’intériorité. Avec Mikko Frank, c’est la souplesse, la transparence. Notre métier est de nous adapter à la demande de chaque directeur musical. L’idéal, pour moi, est de disposer de toute cette palette de sonorités, de les garder en mémoire et de pouvoir produire le son qui corresponde le mieux à l’univers de chaque compositeur. Aujourd’hui, avec l’interprétation historiquement informée, c’est là que tend l’interprétation : le respect des marqueurs stylistiques, dans le son, l’articulation. Les références à l’époque de l’œuvre sont beaucoup plus présentes. »
Adoré du répertoire contemporain
On ne saurait parler du violoncelle et de son répertoire sans évoquer la période contemporaine, tant l’écriture s’est développée, en interaction avec la progression du niveau technique de l’instrument. « Le répertoire contemporain adore le violoncelle, insiste Nadine Pierre. Depuis la deuxième moitié du XXe siècle, un nombre considérable d’œuvres pour le violoncelle sont apparues. Il est utilisé dans toutes les tessitures, tous les modes de jeux, avec une palette sonore très étendue. Le compositeur Yann Robin utilise le violoncelle à 200%, avec des modes de jeu infinis, jusqu’au bruit. George Benjamin a composé des choses magnifiques. Nous venons de donner à l’Opéra-Comique Picture a Day Like This, son dernier opéra. Le violoncelle y est traité comme une viole de gambe, ou une viole d’amour : avec beaucoup d’harmoniques, de cordes non vibrées, de résonances. »
Outre les créations, la redécouverte d’une œuvre peut se montrer particulièrement stimulante. Comme la Symphonie fantastique de Berlioz dirigée par John Eliot Gardiner. « Cette symphonie, je l’ai jouée au moins deux cents fois, mais d’un seul coup, je la redécouvrais, tant Gardiner nous emmenait dans l’extrême de la folie de Berlioz, tant ses choix étaient originaux. »
Avec les autres super solistes du Philharmonique, Nadine Pierre réfléchit à l’avenir : « L’évolution d’un orchestre, c’est son recrutement et il a été excellent ces dernières années. Tous les pupitres sont de premier plan aujourd’hui. Au quotidien, l’excellence suppose l’exigence et il appartient aux solistes d’en donner l’exemple. Et puis, la transmission joue un rôle essentiel. Depuis dix-huit ans, nous menons en partenariat avec le CNSMDP une académie qui permet à de jeunes musiciens en début de master de jouer avec nous. Ils donnent quatre concerts, avec quatre grands chefs. Leur niveau instrumental est excellent, ils sont brillantissimes. » Ces jeunes musiciens apprennent à se fondre dans un pupitre. Ils découvrent le langage de la pulsation, du phrasé et la bonne marche d’un collectif. C’est une expérience qu’ils ne connaîtront jamais seuls, même en préparant à la perfection leurs traits d’orchestre à la maison. « Les étudiants qui participent à cette académie nous le disent : ils sont subjugués par la vitesse du travail. Au Philharmonique, quelques heures de répétition suffisent à une symphonie, non seulement parce que nous avons un fond de répertoire, mais parce que nous avons acquis tous les réflexes pour avoir un son commun, une justesse commune, une même réaction à la battue du chef. Nous leur transmettons notre métier, en même temps qu’ils nous obligent, par leur talent et leur énergie, à nous remettre en question. Nous devons montrer le meilleur de nous-mêmes et communiquer notre manière de jouer. Pour un interprète, comme pour un orchestre, il est essentiel de toujours se renouveler. »




