Écouter pour ne pas oublier

Published On: 6 février 2026|
Temps de lecture : 4 minutes

 

La musique peut-elle combler les silences de l’histoire et nous relier au passé ? Dans un livre d’une rare envergure intellectuelle, Jeremy Eichler nous rappelle comment, loin du simple rôle de divertissement auquel elle est trop souvent réduite, la musique peut ranimer le souvenir et enchanter l’avenir.

Interroger la capacité de la musique « à servir de passerelle vers les époques passées ». Et considérer « le rôle de la musique […] en tant que “chronique inconsciente”, témoin de l’histoire et vecteur de mémoire pour le monde d’après la Shoah ». Le projet de Jeremy Eichler ne relève donc pas de la seule histoire de la musique mais embrasse un champ culturel, politique, social et religieux autrement plus vaste.

Mais pour donner une densité narrative et une réalité à un objet qui peut sembler trop spéculatif, l’auteur, historien de la culture et critique musical américain, part sur les traces de quatre compositeurs à travers le XXe siècle.

Quatre compositeurs face au fracas du XXe siècle

Quatre compositeurs dont les œuvres résonnent du fracas du temps et qui ont incorporé leurs expériences de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah dans leurs partitions, créant ainsi des marqueurs sonores qui vibrent bien au-delà de leur époque. Il s’agit de Richard Strauss (1864-1949) et ses Métamorphoses, Arnold Schoenberg (1874-1951) et Un survivant de Varsovie, Dmitri Chostakovitch (1906-1975) et sa Symphonie n° 13 «  Babi Yar », Benjamin Britten (1913-1976) et son War Requiem.

Après d’indispensables rappels historiques (Vienne à la fin du XIXe siècle, l’émancipation des Juifs par la culture, les « préjugés antijuifs dans l’imaginaire allemand »), le lecteur est ainsi invité à visiter la villa de Strauss à Garmisch-Partenkirchen (Haute-Bavière), pour questionner les liens du compositeur avec le régime nazi… et découvrir l’étonnante attitude de la famille face aux archives. Ou à rejoindre Schoenberg à Los Angeles ou au cimetière central de Vienne, à suivre Britten à Aldeburgh (Suffolk), à arpenter les ruines de la cathédrale Saint-Michel, à Coventry, bombardée par la Luftwaffe en novembre 1940, ou bien encore à retrouver la trace du fossé de Babi Yar, près de Kiev, où en deux jours de septembre 1941, plus de 33 000 Juifs furent tués par balle par les Allemands.

Jeremy Eichler ©Tom Kates

Des lieux, des traces, des silences

Les traces physiques de ce passé existent encore, s’estompent ou ont disparu et les survivants de la catastrophe sont de plus en plus rares. La musique, par sa puissance émotionnelle immédiate et par sa capacité à générer des associations mentales, peut-elle aider l’auditeur à se souvenir ? Comment peut-elle stimuler la mémoire et réaliser cette « forme de triangulation féconde entre l’esprit, le cœur et l’âme » ?

« Comment pourrions-nous ramener ces œuvres [de musique] dans l’histoire, non pour elles-mêmes mais pour nous, afin qu’elles puissent devenir, entre autres choses, un prisme à travers lequel nous nous souviendrons de ce qui a été perdu ? », demande Jeremy Eichler.

Cet ouvrage aussi original qu’essentiel, abondamment documenté et riche de sens, profite d’une traduction, de Laurent Slaars, particulièrement soignée qui en rend sa lecture captivante. « Ce livre se veut […] un argument en faveur de ce que j’appellerais l’écoute profonde, qui consiste à appréhender la musique en tant qu’elle se fait l’écho du temps », annonce Eichler. Nul doute que cet écho n’a pas fini de nous hanter.

Encadré : Traduire et transmettre

La parution en français de L’Écho du temps de Jeremy Eichler permet d’assurer une large diffusion à un livre important et original. Le talent littéraire et la culture de Laurent Slaars, son traducteur, contribuent à l’événement.

C’est Alex Ross qui lui a signalé ce livre. Laurent Slaars, brillant traducteur de deux ouvrages du critique musical du New Yorker (The Rest is NoiseÀ l’écoute du XXe siècle et Listen to This – La musique dans tous ses états), s’est alors mis en tête de trouver un éditeur français pour L’Écho du temps de Jeremy Eichler. Mais il essuie des refus à répétition : trop cher. On préfère des livres d’auteurs français à des traductions. Sa persévérance a tout de même été récompensée et a trouvé des oreilles et des yeux sensibles à ce remarquable travail. Caroline Noirot, aux Belles Lettres, a été immédiatement convaincue de l’intérêt de cet ouvrage singulier et en a demandé la traduction.

On a pourtant peine à croire qu’il ait fallu batailler pour apporter aux lecteurs francophones une telle réflexion, qui ne s’adresse pas qu’aux mélomanes. « Existent dans la sphère anglo-saxonne des dizaines d’ouvrages passionnants qui mériteraient d’être traduits !, se désole Laurent Slaars. Mais mon expérience m’a enseigné qu’il fallait présenter une quarantaine de titres pour avoir la chance d’en voir un retenu par un éditeur français. » C’est d’autant plus étonnant qu’une telle façon de traiter l’histoire n’existe pas en France où l’on aime distinguer les ouvrages journalistiques des travaux universitaires.

Jeremy Eichler réussit à associer une rigueur universitaire et une riche documentation à une écriture journalistique moderne. « C’est une autre mentalité qui suppose des dimensions intellectuelles et subjectives différentes », ajoute le traducteur, chanteur (il fut compagnon de longue date de William Christie et de Philippe Herreweghe et participa récemment, comme choriste, aux représentations du Vaisseau fantôme de Wagner à l’Opéra de Rouen), historien de formation et lecteur boulimique.

Ce livre dépasse de très loin l’histoire de la musique et parle à tout citoyen sensible à l’histoire et aux idées. « Il relève de la philosophie de la musique, de la phénoménologie musicale, précise Laurent Slaars. Il demande comment la musique fait son travail dans notre cœur et notre cerveau, comment elle charrie toutes sortes d’informations au-delà des seules notes. »

Laurent Slaars

Informations pratiques

  • Titre : L’Écho du temps – La guerre, la Shoah et la musique de la mémoire
  • Auteur : Jeremy Eichler (traduction de l’américain de Laurent Slaars)
  • Éditeur : Les Belles Lettres
  • Nombre de pages : 456
  • Prix : 29 €

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