Mozart avec des hauts et des bas

Published On: 29 juillet 2026|
Temps de lecture : 5 minutes

Deux nouveaux enregistrements consacrés aux concertos pour piano de Mozart illustrent deux conceptions radicalement opposées de ce répertoire. Avec Howard Griffiths, Alim Beisembayev signe une lecture d’une remarquable cohérence, tandis que Jan Lisiecki et Manfred Honeck privilégient un style spectaculaire qui finit par trahir l’esprit de ces œuvres.

On ne saurait imaginer approches plus différentes. Alim Beisembayev s’inscrit dans la remarquable série d’albums Next Generation Mozart Soloists consacrée par Alpha Classics à de jeunes et talentueux interprètes, dont les très remarquables pianistes Jonathan Fournel ou Claire Huangci, dans des œuvres concertantes de Mozart, dont celui-ci constitue le volet n°14, le tout supervisé par Howard Griffiths, autorité incontestée en la matière.

Le couplage, très contrasté, associe au populaire Concerto n° 26, le somptueux Concerto n° 25 de 1786, qui marque l’apogée du genre chez Mozart, équivalent de la Symphonie « Jupiter », avec laquelle il partage la fastueuse grandeur, la richesse d’inspiration et l’écriture, gorgée de prodiges contrapuntiques, avec une partie de piano particulièrement virtuose. Le trop fameux Concerto « du Couronnement » de février 1788, plus joué que les douze concertos précédents, auxquels il est pourtant bien inférieur, constitue une tentative pathétique de reconquérir un public de plus en plus blasé, et de renflouer ses poches percées.

Mais, composé à la va-vite, il se répète beaucoup, jusqu’à l’auto-pastiche, et la notation trop peu fournie de la partie de piano comme la régression de l’écriture orchestrale lui ont valu les foudres des musicologues. Sans doute un peu injustement, l’œuvre, malgré ses limites, demeurant du grand Mozart, particulièrement dans le beau Larghetto central.

Beisembayev et Griffiths imposent une lecture rigoureuse et dense

Beisembayev et Griffiths assument l’imposant Concerto n° 25 avec autorité et rigueur, dans une approche concentrée à l’extrême, serrée, verticale, très tendue qui n’empêche nullement le soliste de laisser respirer un jeu aussi vivant et volubile que varié, émaillé des superbes nuances que lui permet le toucher strict et sobre d’un Bösendorfer idéal.

Le mouvement initial, d’une seule envolée, coule tout naturellement avec une austérité presque archaïsante qui en magnifie le caractère impérieux, culminant dans une cadence de haute volée où l’on perçoit toutes les qualités techniques et stylistiques d’un interprète qui nous a laissé naguère des Études d’exécution transcendante de Liszt (Warner Classics, 2022, Classica n° 261) justement remarquées. Le mouvement central creuse les perspectives, cisèle les dialogues complexes avec des vents de toute beauté en une alchimie aussi subtile que délicate et attentive. Point de badinage dans un finale finement spirituel, à la gravité vif-argent, qui en creuse et enchâsse à la perfection les épisodes contrastés. La partie centrale (entre 3’ 50 et 5’ 16) constitue un moment magique de poésie pure, translucide, avant une fin très inhabituellement assombrie, comme embuée, d’un effet poignant.

Les mêmes options tirent vers le haut le Concerto « du Couronnement », densifié, unifié, très construit, sans rajouts, embellissements ou afféteries inutiles, porté par une énergie infaillible, quasi vectorielle, qui en resserre au maximum la chiche matière. Ici aussi, cadences du pianiste de toute beauté et parfaitement fidèles à l’esprit de Mozart.

Une grande réussite donc, à laquelle il manque seulement la Gemütlichkeit, cette notion si viennoise de douceur chaleureuse et de confort (et si difficile à traduire en français), des suprêmes gravures des grandes intégrales, Zacharias et Zinman (Warner Classics, 1986), András Schiff (Decca, 1988 et 1993) avec au pupitre un magistral Sándor Végh, ou Ashkenazy (Decca, 1982-1983), sans négliger Brendel et Mackerras (Decca, 2001), Gulda et Abbado (Deutsche Grammophon, 1975) ou Moravec et Marriner (Hänssler, 1995) dans le Concerto n° 25 ou l’incontournable Géza Anda (Deutsche Grammophon, 1965) dans le « Couronnement ».

Lisiecki et Honeck cèdent aux effets et deviennent vite pesants

Jan Lisiecki renoue avec Mozart après des Concertos nos 20 et 21 gravés sous étiquette jaune en 2012 avec Christian Zacharias et l’Orchestre symphonique de la Radio bavaroise, qui n’ont pas fait date. Le couplage est idéal entre le Concerto n° 9 de 1777, son premier chef-d’œuvre dans le genre, composé par un Mozart enflammé par le jeu de Mademoiselle Jenamy de passage à Salzbourg, dont le nom, déformé, lui valut son appellation « Jeunehomme », et le sublime Concerto n° 22 de 1785.

Tous deux sont en mi bémol majeur et comprennent un mouvement central très sombre au caractère plus récitatif que purement mélodique, dans le relatif d’ut mineur, et un important épisode introspectif au milieu du finale : un menuet dans le n° 9 et une sorte de cantique, marqué Andantino, dans le n° 22, dont la troublante gravité, contrastant avec l’exubérance de ce qui précède, préfigure de façon saisissante le quatuor « du toast » de la fin de Così fan tutte, qui ouvre sur de semblables gouffres métaphysiques. De l’un à l’autre, l’orchestre s’est considérablement enrichi, avec, dans le Concerto n° 22, l’introduction de deux clarinettes pour la première fois dans ce répertoire, les bois, totalement émancipés du reste de l’orchestre, y jouant plus généralement un rôle de médiateur miséricordieux entre les tourments du soliste et le reste de l’orchestre dans les deux épisodes qui leur sont dévolus dans l’Andante. Le hautbois, qui dialogue souvent avec le soliste dans le « Jeunehomme », possède un rôle assez semblable.

Malgré la pertinence de l’association, ce disque additionne tous les défauts d’un disque de stars. Honeck fanfaronne, éclabousse son orchestre de couleurs en négligeant la structure, Lisiecki caracole, virevolte, minaude, ralentit, sanglote, hésite, déploie un toucher inapproprié, avec un instrument bien trop clinquant pour ce répertoire : deux narcissismes qui s’émulent ici pour le pire. Tout sonne emprunté, surchargé, avec lourdeurs, emballements et tapage dans un style inapproprié louchant vers un romantisme tardif. Une main gauche traînante et inexpressive vient lester le tout d’un peu plus de plomb. Cerise sur cette grosse pâtisserie, le choix, terrible, de remplacer les cordes en sourdine (au complet) dans les épisodes déjà évoqués des deuxième et troisième mouvements du Concerto n° 22, par des solistes aux phrasés douceâtres qui ruinent les effets d’irisations surnaturels voulus par Mozart. Malgré la beauté de l’Orchestre symphonique de Bamberg, rutilant, mais mal tenu, mieux vaut fuir ce technicolor de pacotille.

En sus des intégrales précitées, Murray Perahia (Sony Classical, 1979), dont personne n’a égalé l’indicible poésie, demeure incomparable dans le Concerto n° 22, tout comme les gravures miraculeuses de Clara Haskil (Decca, 1954), Maria João Pires et Guschlbauer (Erato, 1973) ou Andreas Staier (Teldec, 1995) dans le « Jeunehomme ».

Informations pratiques

  • Compositeur : Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)
  • Œuvres : Concerto pour piano n° 25 en ut majeur, K. 503, et Concerto n° 26 en ré majeur, K. 537, « du Couronnement »
  • Interprètes : Alim Beisembayev (piano), Orchestre symphonique de la Radio de Vienne, Howard Griffiths (direction)
  • Label : Alpha Classics 1184 (1 CD)
  • Date d’enregistrement : 2023
  • Durée : 59 min

Informations pratiques

  • Compositeur : Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)
  • Œuvres : Concerto pour piano n° 9 en mi bémol majeur, K. 271, « Jeunehomme », et Concerto n° 22 en mi bémol majeur, K. 482
  • Interprètes : Jan Lisiecki (piano), Orchestre symphonique de Bamberg, Manfred Honeck (direction)
  • Label : Deutsche Grammophon 486 8410 (1 CD)
  • Date d’enregistrement : 2023
  • Durée : 1 h 09 min

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