Quelques mois après ses 80 ans qu’il n’avait pu fêter car déjà malade, le compositeur et chef d’orchestre s’est éteint dimanche 24 mars à Budapest.

Péter Eötvös

De sa Hongrie natale où il reçoit l’enseignement de Zoltán Kodály à l’Académie de Budapest, à son arrivée à Cologne où il collabore avec Stockhausen (tout en étudiant avec Zimmermann), Péter Eötvös aura emprunté, à quelques années d’intervalle, la route qui fut celle de son compatriote György Ligeti. Fort de son expérience d’improvisateur et de sténographe de la composition en travaillant pour le cinéma et le théâtre, ce jeune homme humble et studieux se rend vite indispensable à l’auteur de Gruppen dont il hérite l’approche aventureuse du phénomène musical. La muse commence à le visiter à ses heures perdues, mais c’est son talent hors normes de chef d’orchestre que consacre sa nomination à la tête de l’Ensemble Intercontemporain en 1978, où il dirige le concert inaugural de l’Ircam. Il parfait ses connaissances au contact de Pierre Boulez et des nombreuses créations qu’il assure. Selon le compositeur et chef d’orchestre Pedro Amaral, « il n’y a pas de  » musique pure  » dans l’ensemble de l’œuvre de Péter ». Les partitions, même purement instrumentales, sont « toujours le miroir de quelque chose d’autre – d’un drame, d’un poème, d’un dialogue ». Aussi est-il tentant de percevoir dans le théâtre instrumental de Chinese Opera (1986), les prémisses d’une dramatisation déclinée dans maintes partitions à venir, lesquelles comptent sans doute parmi les plus accessibles de son catalogue : Szenen für Streichquartett, les concertos pour violon « DoReMi » et « Alhambra »

On peut conjecturer qu’en s’affranchissant de la nébuleuse Stockhausen pour s’accomplir en tant que compositeur, Péter Eötvös s’exposa aux réticences du maître. D’autant que le créateur authentique et épanoui qui finit par percer sous la chrysalide s’est, à un moment donné, construit précisément contre l’esthétique post-werbernienne à laquelle ses principaux mentors sont restés fidèles (sinon à la lettre, du moins à l’esprit) :

Voilà qui est dit…

« Pendant des années, j’ai tenté de composer comme ça, de suivre l’académisme (dans le sens le plus noble) de mes prédécesseurs, de Webern à Stockhausen. Je n’ai jamais pu être heureux en m’imposant ce genre de structures, car je ne réussissais pas à faire ma propre musique. A partir d’un certain moment, tard déjà dans ma vie, j’ai décidé de m’accepter tout simplement comme je suis ; j’ai abandonné le fardeau de cet héritage et j’ai trouvé ma propre manière de composer. C’est à partir de là que j’ai trouvé ma voie. Et c’est à partir de là que les gens ont commencé à me reconnaître comme compositeur »

Péter Eötvös
Un compositeur prolifique

Tout en poursuivant une intense activité de chef et de pédagogue, Eötvös noircit ses partitions à un rythme soutenu (rattraper le temps perdu ?) : concertos, pièces orchestrales et chambristes, musique chorale et vocale, que les interprètes le plus renommés inscrivent à leur répertoire. Il ne s’est jamais répété dans ses opéras, vaquant avec un égal bonheur du théâtre nô (Harakiri, 1973) au bordel (Le Balcon, 2002), d’une pièce atemporelle de Tchekhov (Trois Sœurs, 1997) aux amours d’un couple gay des années 1980 (Angles in America, 2004), du français à l’allemand en passant par l’anglais. Quelques constantes, toutefois, se dégagent : une dilection particulière pour la voix de contre-ténor, les instruments insolites (de l’accordéon au sousaphone), la fascination pour le cinéma ; une forme de fidélité envers ses racines aussi, comme en témoigne cette déclaration émouvante : «… au fond, je suis resté le même jeune homme hongrois – profondément hongrois – qui est sorti de son pays et qui flotte, tel une île, dans l’océan du monde ». C’est un outre-monde, celui d’où l’on ne revient jamais, qu’a atteint dimanche 24 mars « l’île Eötvös ».
Dans son sillage, une guirlande d’opus encore à (re)découvrir (commencez par l’opéra Senza Sangue et les concertos) : ceux d’un des compositeurs les plus essentiels et les plus attachants de notre temps.