Un monstre sur le trône : l’apocalypse pop de Neuwirth et Jelinek à Zurich

Published On: 10 mars 2026|
Temps de lecture : 4 minutes

Un mois après sa création à Hambourg, Monster’s Paradise, un « Grand Guignol Opéra » d’Olga Neuwirth sur un livret de la lauréate du prix Nobel de littérature Elfriede Jelinek, arrive à l’Opernhaus de Zurich.

À peine un mois après sa création à l’Opéra d’État de Hambourg, Monster’s Paradise débarque à l’Opéra de Zurich. Cette « Grand Guignol Opéra » en cinq tableaux confirme une nouvelle fois l’alliance féconde, et volontiers provocatrice, entre la compositrice autrichienne Olga Neuwirth et l’écrivaine, prix Nobel de littérature 2004, Elfriede Jelinek, coautrice d’un livret aussi mordant que prolixe. Leur théâtre musical se situe délibérément à la frontière de l’opéra, de la performance multimédia et du pamphlet politique : un dispositif scénique qui ne cherche ni la mesure ni la consolation.

Fable grotesque

L’intrigue relève de la satire apocalyptique. Deux vampires, Vampi et Bampi – dont les coiffures évoquent étrangement celles de Jelinek et Neuwirth – observent depuis les hauteurs un monde en pleine dérive terminale. Personne n’ayant écouté leurs avertissements, elles décident pourtant de tenter une dernière intervention.

Survient alors Gorgonzilla, monstre marin né d’une catastrophe nucléaire et double grotesque du Godzilla des vieux films japonais. Dans un palais du pouvoir évoquant sans ambiguïté le Bureau ovale, un Roi-Président obsédé par sa réélection trône… sur des toilettes en or massif. Déguisées en Miss Piggy et Kermit, les vampires tentent de l’assassiner, sans succès : la scène dégénère en carnaval grotesque peuplé de zombies, de clones et d’une foule hystérique.

Gorgonzilla sauve les deux femmes et les conduit sur une île refuge pour une humanité pacifique. Mais le Roi-Président, décidé à éliminer la menace, débarque en voiturette de golf pour provoquer le monstre. Tandis que guerres et catastrophes ravagent la planète, Vampi et Bampi ne peuvent qu’assister, impuissantes, à l’affrontement final. Gorgonzilla dévore finalement le tyran et prend sa place. Trop tard : la Terre est déjà condamnée. Le monstre renonce au trône et disparaît dans l’océan, laissant les deux vampires dériver sur un radeau où un piano désaccordé continue obstinément de jouer une mélodie venue d’un autre temps.

Une machine sonore foisonnante

La distribution reprend celle de Hambourg, signe d’une continuité bienvenue dans cette tournée inaugurale. À la tête de l’orchestre de l’Opéra de Zurich, Titus Engel maîtrise avec précision la partition labyrinthique de Neuwirth. L’orchestre se mêle à l’électronique, à la batterie de Lucas Niggli et à la guitare électrique de Seth Josel, tandis que les interventions chorales – enregistrées – prolongent l’effet de collage.

Ce flux sonore, saturé de citations et de strates stylistiques, évoque par moments une bande-son cinématographique en perpétuelle mutation. La compositrice excelle surtout lorsque la tempête sonore se suspend brièvement pour laisser apparaître des zones d’ombre plus inquiétantes, presque hypnotiques.

Le plateau mêle chanteurs, acteurs et performers. Sarah Defrise et Kristina Stanek incarnent les deux vampires, doublées sur le plan théâtral par Sylvie Rohrer et Ruth Rosenfeld. Le Roi-Président trouve en Georg Nigl un interprète d’une folie savamment contrôlée, flanqué des serviles Mickey et Tuckey (Andrew Watts et Eric Jurenas). Anna Clementi prête sa voix électroniquement déformée à Gorgonzilla, tandis que Ruben Drole campe un ours témoin impuissant de l’effondrement du monde.

Trop d’images tue l’image

La mise en scène de Tobias Kratzer frappe d’emblée par son ambition – et par son excès. Sur le plateau imaginé par Rainer Sellmaier, une passerelle de cabaret encercle l’orchestre, tandis que les projections de Janic Bebi et Jonas Dahl bombardent le spectateur d’images.

Kratzer procède par accumulation : icônes télévisuelles, monstres de cinéma, marionnettes, zombies et symboles politiques défilent dans un torrent de références pop. Le procédé, censé refléter la saturation médiatique de notre époque, finit pourtant par produire l’effet inverse : à force de vouloir tout dire, tout montrer, la dramaturgie s’asphyxie sous son propre poids.

Une satire jusqu’à l’overdose

Avec près de trois heures de spectacle, Monster’s Paradise assume pleinement l’esthétique de l’excès. La cible est transparente : populisme politique, théâtralisation du pouvoir, catastrophe écologique et paralysie d’une société réduite au rôle de spectatrice. Le Roi-Président devient ainsi la caricature à peine voilée d’un leadership populiste global.

Cette profusion constitue à la fois la force et la faiblesse de l’œuvre. L’imagination scénique est indéniablement fertile, mais l’accumulation finit par saturer l’attention. Lorsque, dans la dernière image, les deux vampires dérivent sur un radeau avec un piano obstiné, la métaphore apparaît presque naïve dans sa simplicité.

Après l’effondrement du monde, il ne resterait donc que l’art. Ironique, mélancolique, peut-être un peu désabusé : un épilogue parfaitement fidèle à l’esthétique de Neuwirth et Jelinek, ce théâtre musical qui préfère l’excès et la provocation aux consolations faciles.

Zurich, Opéra, le 8 mars 2026

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