Mitridate à Naples : Mozart arrive enfin

Published On: 29 septembre 2026|
Temps de lecture : 4 minutes

Le San Carlo accueille pour la première fois l’opéra du jeune Mozart, dans la production de Claus Guth : un drame familial très contemporain pour une partition qui ne l’est décidément pas.

Il aura donc fallu attendre plus de deux siècles et demi pour que Mitridate, re di Ponto franchisse enfin les portes du Teatro di San Carlo. Pour une maison parmi les scènes historiques de l’opéra italien, cette première napolitaine a quelque chose de paradoxal. Elle arrive dans le sillage de la direction de Stéphane Lissner, qui avait contribué à élargir les horizons d’un répertoire longtemps concentré sur ses titres les plus familiers. Mozart aura décidément mis son temps à franchir la porte.

Un Mozart de 14 ans

Le hasard de l’histoire est savoureux : le jeune Mozart avait lui-même franchi cette porte. Lors de son premier voyage italien, il séjourna à Naples de mai à juin 1770 et assista notamment à une répétition de l’Armida de Jommelli au San Carlo. Quelques mois plus tard, après avoir reçu à Milan la commande de Mitridate, il commençait à en écrire la musique à Bologne. Naples appartient donc au paysage musical qui forma le jeune Mozart au moment où il s’appropriait les codes de l’opera seria italien.

Créé à Milan en 1770, Mitridate place le jeune Mozart au cœur des conventions de l’opera seria : récitatifs, longues arias da capo, virtuosité vocale et passions exacerbées. Le livret de Cigna-Santi, adapté du Mithridate de Racine, lui offre un drame efficace : Mithridate revient après avoir été donné pour mort et découvre que ses deux fils, Sifare et Farnace, aiment tous deux Aspasia, qu’il entend lui-même épouser. Soupçons, rivalités et menace romaine font du royaume le théâtre d’une crise familiale où pouvoir et jalousie se confondent.

Mitridate, drame familial

C’est cette dimension familiale que Claus Guth place au centre de sa mise en scène, créée à Madrid et reprise ensuite à Francfort. Pas de palais oriental ni de reconstitution antique : Mithridate et les siens vivent dans une grande demeure contemporaine. La monarchie devient une affaire de famille, le royaume une propriété à transmettre. À Naples, Marcelo Buscaino assure la direction de cette nouvelle série de représentations, dans le dispositif imaginé par Claus Guth pour la scène de Madrid.

La scénographie de Christian Schmidt fait passer du monde domestique au monde intérieur. La maison, d’abord réaliste, est construite sur une plateforme tournante qui en révèle l’envers. Derrière la façade bourgeoise apparaît un espace abstrait : une paroi blanche, percée d’ouvertures, où surgissent silhouettes, ombres et doubles, interprétés par les membres du Corps de ballet du Teatro di San Carlo.

Cet espace est habité par les personnages pendant les arias. Chez Mozart, celles-ci suspendent souvent l’action pour ouvrir une parenthèse introspective ; Guth prend la convention au pied de la lettre. Pendant que le personnage chante, son monde intérieur se met à bouger : les corps dansants donnent une forme visible aux désirs, aux peurs et à la violence qui travaillent les protagonistes.

Guth transforme ainsi la relative immobilité de l’opera seria en mouvement intérieur : les arias deviennent l’action elle-même, déplacée vers le monde des fantasmes. Le choix laisse cependant en retrait la dimension historique et politique du livret : Mithridate apparaît moins comme le roi du Pont affrontant Rome que comme un père refusant de perdre le contrôle de ses enfants. Mais cette réduction donne sa cohérence à la lecture.

Des voix à la hauteur du défi

La distribution napolitaine, presque entièrement renouvelée, relève avec sérieux le défi d’une partition dont les rôles principaux imposent une virtuosité redoutable. Peu de ces voix sont spontanément associées au répertoire mozartien, mais l’ensemble se montre à la hauteur de cette écriture.

Giovanni Sala constitue l’exception la plus nette : son Mithridate séduit par la noblesse et l’élégance de la ligne vocale, l’homogénéité du timbre et une technique irréprochable. Franco Fagioli offre à Farnace une voix résolument baroque : l’émission manque parfois d’ampleur et d’homogénéité, mais le contre-ténor affronte avec assurance les aspérités de la partie. Mariangela Sicilia convainc davantage dans le versant sentimental de Sifare que dans les airs de coloratura. Dans le long « Lungi da te, mio bene », elle trouve toutefois un partenaire de choix dans le cor solo, joué sur scène par Alessandro Fraticelli : son intervention obligée, d’une grande expressivité, ajoute à cette aria une couleur particulièrement évocatrice.

Sara Blanch est une Aspasia impeccable, sûre jusque dans les passages les plus périlleux. Giuliana Gianfaldoni impose une Ismene décidée et brillante dans ses deux airs, salués par de chaleureux applaudissements. Alasdair Kent, Agustín Pennino et José Luis Mosquera, excellent Majordome muet, complètent la distribution.

Le bel canto, côté Mozart

Loin de constituer une limite, la familiarité de Riccardo Frizza avec le grand bel canto italien — Donizetti en tête — apporte ici une perspective pertinente. À la tête de l’Orchestre du Teatro di San Carlo, le chef privilégie un cantabile ample et inspiré, une grande souplesse instrumentale et une attention constante aux détails de la couleur. Il fait ainsi entendre toute la maturité déjà présente dans l’écriture orchestrale de ce Mozart adolescent.

La science du bel canto ne conduit pas Frizza à lisser Mozart, mais à mettre en valeur la continuité profondément vocale de sa musique : chez le compositeur de 14 ans, la voix semble déjà avoir trouvé dans l’orchestre un partenaire capable de chanter avec elle. La salle, qui comptait encore un nombre non négligeable de places vides lors de la première, n’en a pas moins réservé au spectacle et à ses interprètes des applaudissements chaleureux.

Naples, Teatro di San Carlo, 24 septembre 2026.

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