La nouvelle version de Minkowski de l’opéra de Mozart, servie par un plateau vocal d’exception, Spyres en tête, s’impose comme la référence. Émotions garanties.

Wolfgang A. MOZART
(1756-1791)
Mitridate, re di Ponto
Michael Spyres (Mitridate), Julie Fuchs (Aspasia),
Sabine Devieilhe (Ismene), Elsa Dreisig (Sifare),
Paul-Antoine Bénos-Djian (Farnace),
Cyrille Dubois (Marzio), Adriana Bignagni Lesca (Arbate),
Les Musiciens du Louvre, dir. Marc Minkowski
Erato 0190296617577 (3 CD).
2020. 2h32

Mozart venait d’avoir 14 ans ! Son Mitridate milanais, créé le 26 décembre 1770 pour l’ouverture du carnaval au Teatro Regio, est certes une longue suite d’arias virtuoses : il n’est pas encore question de dynamiter le genre seria comme ce sera le cas avec Idomeneo. Mais par sa chair orchestrale débordante, par sa virtuosité d’écriture vocale, il est le premier témoin incontournable de son importance nouvelle en tant que compositeur d’opéra. Les Milanais le comprirent aussitôt, en lui passant commande d’Ascanio in Alba et surtout de Lucio Silla. C’est qu’en apprivoisant la tradition de souplesse instrumentale locale, il avait su faire de l’orchestre l’éclatant soutien de cette tragédie historique inspirée de Racine, où l’exacerbation vocale et psychologique des émotions, de la colère explosive à la passion intense, s’imposait avec une maestria qui, au-delà de sa nature démonstrative, parle d’abord de vérité du sentiment.

La discographie demeure cependant inégale : la plus hallucinante version, celle de Harnoncourt en concert à Schwetzingen en mai 1983, avec Elizabeth Gale, Yvonne Kenny, Annette Küttenbaum, Ann Murray, Peter Straka, Gösta Winbergh, éditée en microsillons privés par Teldec, n’a jamais paru en CD, au prétexte d’un son trop moyen ! Elle est pourtant magique. En studio, Hager (Philips, 1977) stérilisait tout, Rousset (Decca, 1998) resta inégal, malgré sa distribution d’excellence, et Adam Fischer (Dacapo, 2002), autrement libre, manque d’un ténor satisfaisant. C’est en vidéo qu’il fallait chercher LA référence, avec le spectacle de Salzbourg en 2006 : le concept scénique gadget de Günter Krämer oblige à fermer les yeux, mais il est formidablement porté par un Marc Minkowski inspiré et une équipe vocale survoltée par sa battue (Decca).

Energie et synergie

Bis repetita, le présent enregistrement audio, improvisé en plein confinement parisien, prend de fait une place première, malgré les coupes dans les récitatifs et l’absence de deux airs: «Parto: nel gran cimento» de Sifare (ActeI, scène 8) et «So quanto a te dispiace» d’Ismene (Acte II, scène 12). Minkowski excelle à cette pulsation énergisante, qui anime d’une immédiateté la tragédie dans tous ses affects, et ses Musiciens du Louvre sont l’instrument idéal pour la synergie de la partition qui vous saisit aussitôt par son impact formidable. Ajoutons, quand entre en jeu la distribution, la fraîcheur de la jeunesse, avec sa fragilité émotive et son jusqu’au-boutisme des sentiments traduit par un engagement vocal d’exception.

Sabine Devieilhe, aigu cristallin, fraîcheur et émotion palpables, est une Ismene délicieuse. Elsa Dreisig, avec la même grâce, et l’emportement nécessaire, parfaitement assuré («Se il rigor»), est un Sifare saisissant, tandis que Farnace, Paul–Antoine Bénos-Djian, dernier venu parmi les contre-ténors racés, distille l’amour filial avec ravissement («Venga pur», exceptionnel de chair, de charme, de séduction). Cyrille Dubois est un superbe Marzio, qui de fait n’est plus utilité, ce que reste cependant l’Arbate d’Adriana Bignagni Lesca. Quant à Julie Fuchs, son Aspasia est magnifique; regrettons un rien trop de retenue face à l’abîme fascinant de la mort dans le vertigineux «Pallid’ombre», où personne n’a encore égalé, en désincarnation, Yvonne Kenny chez Harnoncourt.

Mais pas de Mitridate sans ténor d’exception, vu ses cinq redoutables arias. Michael Spyres, mozartien idéal, ne serait-ce que par son sens infini des nuances, triomphe de chacun sans le moindre effort, et en fait des leçons de chant illuminé. «Se di lauri» affiche sa maîtrise de l’ambitus face à des pianissimi évanescents, «Quel ribelle», son art à magnifier les ornements, tandis que la variété de «Tu che fedel mi sei», l’explosion de colère de «Già di pietà mi spoglio» et l’adieu au monde de «Vado incontro» éblouissent. Voici donc la référence désormais.