Midori et Schumann : l’accord parfait

Published On: 10 juin 2026|
Temps de lecture : 4 minutes

Controversé depuis sa redécouverte en 1933, le Concerto pour violon de Schumann n’a jamais vraiment trouvé sa place au répertoire. La violoniste japonaise en propose une interprétation inspirée, marquée par un sens rare de la narration, de la respiration et de la couleur. Voilà de quoi bouleverser les idées reçues !

Curieux destin que celui du Concerto pour violon de Schumann. Composé en quinze jours de fièvre créatrice à l’automne 1853, il demeura dans les archives de son dédicataire, le violoniste Joseph Joachim (1831-1907), qui ne poursuivit pas les répétitions. Il était rebuté par sa difficulté technique, son caractère énigmatique et, surtout, suivi en cela par Clara, l’épouse du compositeur, perturbée par l’aliénation de Schumann. Ce concerto restera en effet son ultime témoignage d’envergure avant son enfermement psychiatrique.

Ce ne fut qu’en 1933 que les petites-nièces du violoniste, les sœurs Adila Fachiri et Jelly d’Arányi, également violonistes, prétendument inspirées par les fantômes de leur oncle et du compositeur, exhumèrent la partition. L’Allemagne nazie fit main basse sur l’œuvre dont elle refusa la création à Yehudi Menuhin pour la confier au très politiquement correct Georg Kulenkampff, le 26 novembre 1937, avec l’Orchestre philharmonique de Berlin dirigé par Karl Böhm. Tous deux l’enregistrèrent, fort médiocrement, Kulenkampff avec Schmidt-Isserstedt en 1937 et Menuhin avec Barbirolli en 1938.

Un concerto qui reste à part

Depuis, l’œuvre est demeurée, bien à tort, impopulaire. Certes, les signes de l’épuisement intellectuel de Schumann sont prégnants tout au long des trois mouvements qui ressassent la même idée, subtilement variée et déclinée, dans un climat d’enlisement total : le premier mouvement, séquentiel, n’a pas de vrai développement, le troisième tourne inlassablement sur lui-même au fil d’un rythme obsédant de polonaise. Mais la sinistre beauté de l’œuvre, ses éclairs de génie, la splendeur de son inspiration mélodique, la singularité de son agencement, demeurent fascinantes et en font le plus émouvant, et le plus profond, de tous les concertos pour violon romantiques.

Parmi les interprètes, peu nombreux, on distingue surtout l’impeccable version « classique » d’Henryk Szering et de l’énergique Antal Dorati (Decca, 1968), l’élégance suprêmement pudique de Frank Peter Zimmermann avec Hans Vonk (Warner Classics, 1992) et la gravure très burinée de Christian Tetzlaff et Paavo Järvi (Ondine, 2011). Ni les pourtant célébrés Kremer et Harnoncourt (Teldec, 1994), trop dogmatiques, ni la rigidité pseudo-musicologique d’Isabelle Faust avec Heras-Casado (Harmonia Mundi, 2014), ni l’excellent John Storgårds, trahi par l’opacité de la direction de Leif Segerstam (Ondine, 1996), notamment, ne les ont supplantés.

Une interprétation majeure

C’était sans compter sur Midori, rare au disque depuis quelques années, qui avait à cœur de graver ce concerto, qu’elle chérit particulièrement. Cela s’entend à chaque instant. Loin de se battre avec sa difficile partie, elle l’apprivoise au fil d’un jeu toujours changeant, nuancé de touches d’une infinie délicatesse, d’une superbe sonorité boisée, travaillées en nuances de rêve, chantant à corps perdu, avec un rubato constant un peu old style, mais d’une rare pertinence dans la respiration, dans une grandeur sans ostentation ni narcissisme.

Le premier mouvement, d’une puissance calme alliant souplesse et tension, est conçu comme le portique d’une ouverture baroque, alternant plages orageuses et oasis de poignante mélancolie dans un climat très byronien (Manfred n’est pas loin). À cet égard, la partie centrale (mes. 177 à 216, entre les lettres D et E de la partition), avec ses entrées successives de clarinette, hautbois et cor, sous les cordes haletantes, est à défaillir d’émotion. À l’instar du Langsam médian, sorte de processionnel de deuil, d’une tendresse troublante et d’un intimisme presque effrayant, qui plonge aux tréfonds de l’âme avec l’élégance et la profondeur d’une longue phrase proustienne. Et quelle beauté dans les polyphonies syncopées, automnales, des cordes où la soliste se coule avec une grâce orante ! La polonaise finale, au tempo idéal (point trop rapide, mais sans traîner ou s’enliser en raideurs stériles comme Kremer et Harnoncourt), marie la danse, le fantastique et l’ironie dans la souplesse d’un jeu mobile et sublimé, a capriccio, comme l’indique Schumann.

L’osmose avec un orchestre d’une sombre et sobre plénitude est totale. Sans théâtre, sans drame, mais hanté par la fatalité. Sans doute, désormais, la version à privilégier pour se réconcilier avec cette œuvre mal-aimée.

Le couple Schumann réuni autour du violon de Midori

Les mêmes qualités rayonnent dans le couplage inattendu avec les arrangements pour violon et piano des cinq Pièces dans le style populaire, op. 102 (initialement pour violoncelle), et les Trois Romances, op. 94 (pour hautbois), toutes deux de 1849, proches des Bunte Blätter pour piano, contemporaines. Le génie mélodique et expressif de Schumann s’y concentre avec la foisonnante et volatile diversité d’humeur propre au compositeur, magnifié avec une rare intelligence par la violoniste, qui les respire tout naturellement, dialoguant avec un partenaire de haut vol, Özgür Aydin, pianiste aussi considérable que discret, ici idéal de mobilité et de plénitude.

En appendice, les trois Romances pour violon et piano de Clara Schumann, très influencée par le jeune Brahms et, surtout, son mari. Mais ici, faute de génie, on se trouve plus dans le monde bourgeois de l’époque Biedermeier, malgré une écriture assez prolixe (le piano est très amplement servi, comme chez son mari) mais parfois filandreuse, que Midori et Aydin transforment en vrai nectar.

Informations pratiques

  • Compositeur : Robert Schumann (1810-1856)
  • Œuvres : Concerto pour violon et orchestre en ré mineur, WoO.23. Cinq Pièces dans le style populaire, op. 102. Trois Romances, op. 94 + Clara Schumann : Trois Romances, op. 22.
  • Interprètes : Midori (violon), Özgür Aydin (piano), Festival Strings de Lucerne, Daniel Dodds (direction)
  • Label : Pentatone PTC 5287 496 (1 CD)
  • Date d’enregistrement : 2025
  • Durée : 1 h 10 min

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