Le Quatuor pour la fin du temps, le chef-d’œuvre de l’éternité
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Un violon, une clarinette, un violoncelle et un piano dont certaines touches restaient enfoncées : c’est dans des conditions de dénuement extrême qu’Olivier Messiaen achève puis crée, dans un camp de prisonniers, en janvier 1941, l’une des œuvres les plus habitées de son siècle. Retour sur la genèse et les clés d’écoute d’un quatuor qui ne parle pas de la guerre, mais de l’éternité.
Il existe des œuvres dont la genèse pèse presque autant que la partition elle-même. Le Quatuor pour la fin du Temps, composé entre 1940 et 1941 derrière les barbelés d’un camp de prisonniers, appartient à cette catégorie. Pourtant, le réduire à son contexte de création serait une erreur. Cette œuvre réunit déjà les grands thèmes qui caractériseront toute la musique de Messiaen.
Comment le Quatuor pour la fin du Temps est né dans un camp de prisonniers
Retour à l’hiver 1940. Réformé en raison de sa mauvaise vue, Messiaen est néanmoins mobilisé comme infirmier militaire à Verdun. C’est dans cette ville qu’il rencontre deux musiciens professionnels : le violoncelliste Étienne Pasquier et le clarinettiste Henri Akoka. Faits prisonniers ensemble lors de l’invasion allemande, ils sont internés au Stalag VIII-A de Görlitz, en Silésie, où près de 50 000 prisonniers vivent dans des conditions extrêmement difficiles, marquées par la faim et le froid. Sur place, le groupe s’élargit avec la rencontre du violoniste Jean Le Boulaire. L’instrumentation du Quatuor pour la fin du Temps — violon, violoncelle, clarinette et piano — n’est pas le fruit d’un choix esthétique, mais avant tout des circonstances.
Un garde allemand mélomane, Karl-Albert Brüll, fournit à Messiaen du papier à musique, des crayons, et un local vide pour composer. La création a lieu le 15 janvier 1941, dans la baraque de théâtre du camp, par un froid glacial, devant plusieurs centaines de prisonniers emmitouflés dans leurs manteaux et quelques officiers allemands. Les conditions restent d’un dénuement extrême.
« Ici, un miracle, le Quatuor pour la fin du Temps nous entraîne dans un paradis merveilleux, nous soustrait à ce monde effroyable. » — Étienne Pasquier.
Si la légende d’un violoncelle à trois cordes a depuis été démentie par Pasquier lui-même, on sait que certaines touches du piano droit restaient enfoncées sous les doigts des interprètes.
« Jamais je n’ai été écouté avec autant d’attention et de compréhension. » — Olivier Messiaen
Pourquoi Messiaen parle de la fin du Temps plutôt que de la guerre
Ce qui frappe d’abord, à l’écoute, c’est que le Quatuor ne raconte pas la guerre. Messiaen s’est inspiré du chapitre X de l’Apocalypse de saint Jean : un Ange descend du ciel, auréolé d’un arc-en-ciel, et lève la main pour annoncer qu’« il n’y aura plus de temps ». Cette fin du Temps n’a rien d’une catastrophe, c’est la libération des contraintes terrestres, l’abolition du passé et de l’avenir au profit d’une paix inaltérable.
« Je leur ai dit d’abord que ce quatuor était écrit pour la fin du temps, pour la fin des notions de passé et d’avenir ; c’est-à-dire pour le commencement de l’éternité. » — Olivier Messiaen
L’œuvre compte huit mouvements, un chiffre qui n’a rien d’arbitraire : les sept premiers jours représentent la Création, sanctifiée par le repos du sabbat, tandis que le huitième jour devient celui de la lumière éternelle.
Mais le Quatuor ne se résume ni à son histoire ni à son programme spirituel. Sa force tient aussi à l’expérience d’écoute qu’il propose : huit mouvements qui semblent suspendre le cours du temps pour conduire progressivement vers la lumière.
- Version d’écoute recommandée :
Clés d’écoute du Quatuor pour la fin du Temps : huit mouvements vers l’éternité
I. Liturgie de cristal
Les quatre instruments réunis d’emblée. Le piano y installe une « pédale rythmique » : une série immuable de 29 accords calée sur un cycle de 17 notes, qui tourne sur elle-même, créant l’illusion de ne jamais coïncider avec son propre point de départ. Au-dessus, le violoncelle déroule de lentes harmoniques pendant que le violon et la clarinette imitent des chants d’oiseaux. Le temps, dès les premières mesures, est donné à entendre comme suspendu.
II. Vocalise, pour l’Ange qui annonce la fin du Temps
Une forme en trois parties. Dans les sections extrêmes, violon et violoncelle jouent à la double octave une même phrase fougueuse. Mais c’est la partie centrale qui reste dans les mémoires : majestueuse, presque immatérielle, elle déploie au piano de douces cascades d’accords que Messiaen associe aux couleurs « bleu-orange » de l’arc-en-ciel de l’Ange.
III. Abîme des oiseaux
Pour clarinette seule, c’est l’un des sommets techniques de la partition. L’interprète y exécute des crescendos vertigineux sur une seule note, du murmure le plus ténu (ppp) jusqu’à l’éclat le plus violent (ffff). L’abîme, c’est le Temps, avec sa lassitude ; les oiseaux, à l’inverse, incarnent le désir de lumière et d’éternité.
IV. Intermède
Écrit pour clarinette, violon et violoncelle, sans piano, c’est la toute première pièce composée par Messiaen au stalag, avant même qu’il ait accès à un clavier. Plus léger, presque un scherzo, il tranche par sa clarté tonale. Cette respiration presque chambriste prépare les deux vastes Louanges qui encadrent la fin de l’œuvre.
V. Louange à l’Éternité de Jésus
Duo pour violoncelle et piano, noté « infiniment lent, extatique ». Le violoncelle y chante avec une lenteur hypnotique, porté par la pulsation régulière du piano. Transposé en mi majeur, tonalité associée par Messiaen à l’amour divin et à la gloire du Christ ressuscité, ce mouvement abolit toute notion ordinaire de durée.
VI. Danse de la fureur, pour les sept trompettes
Rupture brutale : les quatre musiciens jouent à l’unisson, en octaves, de bout en bout. Unique moment de la partition où les quatre instruments avancent d’une seule voix, ce mouvement concentre toute la puissance rythmique imaginée par Messiaen, accumulant valeurs ajoutées et rythmes non rétrogradables — des rythmes parfaitement symétriques, identiques qu’on les joue de gauche à droite ou de droite à gauche —, pour figurer la force du jugement apocalyptique.
VII. Fouillis d’arc-en-ciel, pour l’Ange qui annonce la fin du Temps
En écho au deuxième mouvement, dont il développe les thèmes. Le mot « fouillis » se traduit par un tournoiement vertigineux de doubles croches, ce que Messiaen décrira comme des « coulées de lave bleu-orange ».
VIII. Louange à l’Immortalité de Jésus
Second duo extrêmement lent, pour violon et piano cette fois. La phrase monte progressivement vers le registre le plus aigu du violon, jusqu’à s’évanouir dans le silence — perdendosi, indique la partition. Une ascension finale qui mime, note après note, le passage de l’homme vers la lumière.
Pour aller plus loin
Le Quatuor pour la fin du Temps sera donné dans le cadre du Festival Messiaen
- Date : mercredi 29 juillet
- Lieu : Église de La Grave
- Interprètes : Patrick Messina (clarinette) et le Trio Moreau (David Moreau, violon, Edgar Moreau, violoncelle, Jérémie Moreau, piano)
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