La Messe de minuit de Charpentier : entre réjouissance et tendresse
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La plus connue des messes de Charpentier célèbre la Nativité avec une joie communicative, née des chants populaires dont elle s’inspire, une ferveur et une délicatesse de tous les instants.
De 1688 à 1698, Marc-Antoine Charpentier (1643-1704) est maître de musique de l’église Saint-Louis des Jésuites, à Paris, aujourd’hui connue comme église Saint-Paul-Saint-Louis (rue Saint-Antoine, Paris IV). C’est vraisemblablement pour cette église que, vers 1694, il compose sa Messe de minuit, H. 9 (*), l’une des douze qu’il nous reste, sans doute la plus connue et assurément la plus enregistrée.
Quand les noëls populaires se glissent dans la musique sacrée
Comme ses contemporains Sébastien de Brossard (1655-1730) et Guillaume Minoret (1650-1720) qui ont également composé des messes de Noël, Charpentier y intègre des mélodies de noëls traditionnels. Ces mélodies populaires ont également nourri d’autres recueils de musique, instrumentale et pas seulement vocale, jusqu’au siècle suivant. On peut ainsi citer les noëls pour clavier, orgue ou clavecin, de Jean-François Dandrieu (1682-1738), Louis-Claude Daquin (1694-1772), Claude Balbastre (1724-1799) ou Michel Corrette (1707-1795).
Charpentier, qui laisse une bonne vingtaine d’œuvres consacrées à la Nativité, a composé Neuf Noëls instrumentaux, H. 531 et H. 534, qui reposent sur ce même principe : créer à partir d’un air populaire. Le procédé n’est pas nouveau. Au Moyen Âge et à la Renaissance se pratiquait la technique dite de la messe parodie. On dénombre ainsi pas moins d’une quarantaine de messes durant toute la Renaissance construites sur la chanson L’Homme armé, signées, entre autres, Dufay, Ockeghem, Tinctoris, Josquin des Prés, La Rue, Palestrina… Cet exemple rappelle, une fois encore, les échanges entre le savant et le populaire, entre le profane et le sacré, c’est-à-dire la perméabilité des genres.
Les noëls au fil de l’ordinaire de la messe
Charpentier a utilisé dix mélodies pour les cinq grandes parties de l’ordinaire de la messe selon le plan suivant :
KYRIE
Joseph est bien marié
Or nous dites, Marie
Une jeune pucelle
GLORIA
Les bourgeois de Châtres
Où s’en vont ces gais bergers
CREDO
Vous qui désirez sans fin
Voici le jour solennel de Noël
À la venue de Noël
(Offertoire : Laissez paître vos bêtes)
SANCTUS
Ô Dieu, que n’étais-je en vie
AGNUS DEI
À minuit fut fait un réveil
Cela fait un total de onze et non dix. Pour l’Offertoire, Charpentier n’a rien composé mais a suggéré que l’orchestre joue Laissez paître vos bêtes.
Le recours à ces mélodies simples et joyeuses confère à cette œuvre un ton enjoué, presque naïf, et une douce lumière, en plein accord avec l’événement. Mais le compositeur fait aussi montre d’un grand raffinement d’écriture comme, par exemple dans le « Christe eleison » ou le « Credo » où triomphent de discrètes dissonances et l’imagination.
Cette Messe de minuit « à quatre voix, flûtes et violons pour Noël » requiert huit solistes vocaux (deux dessus (sopranos), deux hautes-contre (ténors légers), deux tailles (ténors) et deux basses), un chœur à quatre parties, c’est-à-dire distribué comme selon les mêmes tessitures que les solistes, un orchestre à cordes à quatre parties (dessus, hautes-contre, tailles et basses de violon), deux flûtes et une basse continue.
La question de savoir si les flûtes doivent être à bec ou traversières reste ouverte : les interprètes ont chacun leur réponse comme en témoignent les enregistrements. Pour la basse continue s’imposent l’orgue et une basse de viole.
Les airs (timbres) qui constituent la base mélodique de cette messe étaient évidemment ancrés dans la mémoire collective d’alors mais ont disparu de la nôtre. Aussi avant d’écouter la Messe de minuit de Charpentier n’est-il sans doute pas inutile de se les mettre dans l’oreille afin de pouvoir facilement les reconnaître. Reprenons les cinq parties de l’ordinaire de la messe.
KYRIE
Le premier « Kyrie eleison » est construit sur Joseph est bien marié.
En voici les versions de :
- Claude Balbastre, au clavecin
- Jean-François Dandrieu, à l’orgue
- Marc-Antoine Charpentier, comme Noël instrumental, H. 534/3
- Puis l’adaptation par Charpentier dans sa Messe de minuit :
Cette mélodie donne d’emblée un élan, une impulsion joyeuse à cette messe, célébration d’un heureux événement.
Après cette première section, Charpentier indique sur sa partition, comme il le fera à plusieurs reprises : « Icy l’orgue joue le mesme Noël ».
À 1′ 18
Mais certains interprètes préfèrent choisir ces airs parmi les Neuf Noëls instrumentaux.
Noël instrumental, H. 534/3
Le « Christe eleison » repose sur Or nous dites, Marie.
En voici les versions de :
- Claude Balbastre à l’orgue
- Marc-Antoine Charpentier, comme Noël instrumental, H. 534/4
- Puis l’adaptation par Charpentier dans sa Messe de minuit
Le second « Kyrie eleison » repose sur Une jeune pucelle.
En voici les versions de :
- Marc-Antoine Charpentier, comme Noël instrumental, H. 534/6
- Michel Corrette, à l’orgue
- Puis l’adaptation par Charpentier dans sa Messe de minuit
« Icy l’orgue joue le mesme Noël ».
GLORIA
Le « Laudamus te » repose sur Tous les bourgeois de Châtres.
En voici les versions de :
- Claude Balbastre, au pianoforte
- Michel Corrette, à l’orgue
- Puis l’adaptation par Charpentier dans sa Messe de minuit
Le « Quoniam tu solus sanctus » repose sur Où s’en vont ces gais bergers.
En voici la version de :
- Claude Balbastre, au pianoforte
- Puis l’adaptation par Charpentier dans sa Messe de minuit
CREDO
Le « Deum de Deo » repose sur Vous qui désirez.
En voici la version de :
- Michel Corrette, à l’orgue
- Puis l’adaptation par Charpentier dans sa Messe de minuit
Avant le « Crucifixus » Charpentier réclame : « faites icy un grand silence ».
Le « Crucifixus » repose sur Voici le jour solennel de Noël.
En voici la version de :
- Michel Corrette, à l’orgue
- Puis l’adaptation par Charpentier dans sa Messe de minuit
Le « Et in Spiritum Sanctum » repose sur À la venue de Noël.
En voici la version de :
- Claude Balbastre, à l’orgue
- Puis l’adaptation par Charpentier dans sa Messe de minuit
(Offertoire : Laissez paître vos bêtes)
En voici la version de :
- Claude Balbastre, à l’orgue
- Marc-Antoine Charpentier, comme Noël instrumental, H. 531/2
SANCTUS
Il repose sur Ô Dieu, que n’étais-je en vie.
L’adaptation par Charpentier dans sa Messe de minuit
AGNUS DEI
Il repose sur À minuit fut fait un réveil.
En voici la version de :
- Jean-François Dandrieu, à l’orgue
- Puis l’adaptation par Charpentier dans sa Messe de minuit
À ÉCOUTER :
Pour écouter la messe dans son intégralité, en plus de l’interprétation de Christophe Rousset, choisie pour les exemples, voici deux versions recommandables, de style assez différent.
- Ensemble Correspondances, Sébastien Daucé (direction).
- Harmonia Mundi. 2023 (plages 7 à 12).
- Les Musiciens du Louvre, Marc Minkowski (direction).
- Archiv Produktion. 1997 (plages 12 à 18).
À VOIR :
- Les Arts Florissants, William Christie (direction).
- Concert à l’Abbaye royale de Fontevraud (Pays de la Loire) le 11 décembre 2022.
Kyrie eleison
- 2’03 Noël sur les instruments « Joseph est bien marié » H. 534/3
- 3′ 35 Christe eleison
- 4′ 41 Noël sur les instruments « Or nous dites Marie » H. 534/4
- 6′ 58 Kyrie eleison
- 8′ 34 : Noël sur les instruments « Une jeune pucelle » H. 534/6
- 10’18 Gloria
- 15:20 Credo
- 26′ 27 Noël sur les instruments « Laissez paître vos bêtes » H. 531/2
- 28′ Sanctus
- 30′ 36 Agnus Dei
The Constellation Choir and Orchestra, John Eliot Gardiner (direction).
Concert à la Chapelle Royale du Château de Versailles le 15 mars 2024.
Commence à 34′ 12
(*) Le H est l’initiale du nom de Hugh Wiley Hitchcock (1923-2007), musicologue américain qui a établi le catalogue de l’œuvre de Charpentier (Les Œuvres de Marc-Antoine Charpentier, Catalogue raisonné, Paris, Picard, 1982) qui compte quelque 550 entrées.





