« Après avoir créé l’orchestre invisible, j’aimerais aussi inventer le théâtre invisible », confiait Richard Wagner à son épouse Cosima, l’été 1876, affligé par la pauvreté scénique de son Ring bayreuthien. À Rouen, au Théâtre des Arts, on semble l’avoir pris au mot.

©Marion Kerno, Corinne Thévenon, Philippe Grandrieux

Crédit photo : Marion Kerno (photographie), Corinne Thévenon (post production) et Philippe Grandrieux (image)

Dans cette nouvelle production de Tristan et Isolde, le public déplore majoritairement de ne rien voir sur scène ! De fait, Philippe Grandrieux, qui assume mise en scène, lumières et projections vidéo, scénographie réduite au plateau nu, et gestique d’une direction d’acteurs minimaliste, installe une pénombre dense, où les acteurs, en costumes tout aussi sombres – Isolde seule aura droit au blanc ou au lamé – parcourent le plateau sans jamais être éclairés. On les devine, en fait, lorsque leurs déplacements les amènent à croiser les lumières portées des films que le vidéaste projette sur le tulle d’avant-scène, et qui, en le traversant, déversent avec parcimonie leur faible éclat sur l’action. Ainsi, à l’acte I, dès le Prélude, une femme, mince et nue, se tord, sous nos yeux, de tout le corps, de la tête, de sa chevelure noire, bouche béante, hurlante même sans qu’on sache si c’est de douleur, d’effroi, de désir, de colère. Elle convoque ainsi le fameux Cri de Munch, et les portraits de Françis Bacon, papes et cardinaux aux visages déformés, hurlants aussi leur mutisme saisissant. L’acte II mélange projection d’une sylve agitée par un doux zéphir et une autre femme, à l’érotisme flagrant, en phase avec le duo de l’exaltation, tandis que l’acte III laisse flotter un autre corps féminin encore, dans un immense mouvement de rotation sur lui-même…

On ne peut échapper à ces images envahissantes, retravaillées, mixées jusqu’à magnifier une main ou un visage, floutées ici, réalistes là. Elles accompagnent, chaque acte durant, le flux musical de leur crudité saisissante, de leur signifiant aussi, laissé à l’appréciation de chacun, sans aucune clé de lecture offerte. Une invitation à une immersion totale dans un univers visuel qui ajoute sa résonance propre au flot musical, le valorisant dans sa force irrépressible captivante.

Visuel radical, pan sonore absolu

Loin de répéter la production de Peter Sellars et Bill Viola où l’action mimétique restait identifiable sur le plateau noir, s’imposant ou se noyant, selon la distance physique du spectateur, sous l’immensité des projections réalistes, naturalistes, ou oniriques du vidéaste, le travail scénique de Philippe Grandrieux refuse ici toute narration au travers de ce qu’on peut en apercevoir : gestes répétitifs, obsessionnels, attitudes stéréotypées, Isolde avançant comme en dormant, les mains levées jusqu’au visage, geste de protection, de refus, Tristan, l’un des bras croisé sur l’autre, comme enfermé en lui-même, Kurwenal sans visage, Brangäne comme disloquée, tout est chorégraphié dans une lenteur quasi immobile, qu’interrompt soudain un tremblement, un écroulement au sol, dans la nuit désirée, de l’enfance, de l’amour, de l’abandon, ou de la mort, celle des Hymnes à la nuit de Novalis, celle qu’appelle Wagner, tout au long de son Tristan.

Un monde dans lequel on pourra – ou non, comme une partie, déroutée, perdue, du public – se noyer, emporté en un voyage, qui n’est ni sur mer, ni de retour des limbes, mais un monde de pulsions, de souffrance, d’interrogations, de désir inassouvi, tel que l’exprime le flux musical. Là est le secret de ce voyage visuel, qui n’a de sens qu’à s’y embarquer avec la musique, pour se couvrir comme Wagner de la voile noire « censée » flotter à la fin pour mourir, c’est-à-dire revenir à l’origine. Faut-il alors rappeler Nietzsche, évoquant dans Ecce homo, « la dangereuse fascination, l’effrayante et suave infinitude de Tristan » ?

Et là réside la force unique du spectacle de Rouen, association unique d’un visuel radical, et d’un pan sonore absolu. L’audace harmonique qui faisait frémir les orchestres du XIXe siècle n’est plus aujourd’hui question ou scandale, mais fondement de tout ce qui a suivi et l’on se réjouit que l’Orchestre de l’Opéra de Rouen Normandie, renforcé de son confrère Régional de Normandie, comme les Chœurs de l’Opéra confortés de membres du Chœur Accentus, puissent maîtriser à ce point d’excellence l’immense arc qui se tend de l’accord initial à la conclusion qui le résout enfin.

Le chant comme lumière

Sonorité, matières, globalité de la masse, unicité et lisibilité des touches instrumentales, éclat des cuivres guerriers dans la salle – comme les chœurs virils en diable – pour l’arrivée de Marke, la phalange ne se ménage pas, apportant la lumière de la nuit : l’élan qui porte l’attente d’Isolde à l’acte II, le délire rythmique qui porte Tristan avant sa fin, la poésie extatique du duo de l’apaisement, le hors-temps des appels, l’envol du finale, sont dignes des plus grandes phalanges. Ben Glassberg avait épaté dans Britten naguère et il enthousiasme dans Wagner, par l’évidence de sa leçon : rapide, enlevée, mais jamais excessive, lyrique, chaleureuse, mais pas débridée, dramatique, mais pas épuisante, elle fait chanter partout le son, tout en disant clairement cette colère, ce désir, cette mélancolie que le vidéaste a fait ressortir en titres génériques des trois actes, alors qu’il a refusé le surtitrage, pour qu’on plonge mieux dans la fascination plus que dans l’analyse. Chemin ouvert à ceux qui connaissent leur Tristan par cœur, plus abrupt pour ceux qui découvrent. « J’aurais dû mieux me préparer », disait à l’entracte, un charmant vieillard de 91 ans, déboussolé par l’ombre plus que par la lumière.

Et le chant est avant tout lumière : à tapis sonore somptueux, il fallait des voix de premier plan qui vous entraînent avec elles. Pari difficile, aujourd’hui, même pour une maison réputée pour sa tradition wagnérienne depuis toujours. Pari tenu très haut ! Avantage local, la salle n’est pas immense, point n’est besoin de forcer. Il suffit de – bien – chanter

Une distribution de prestige

Ainsi Tristan, c’est Daniel Johansson, déjà croisé en magnifique Parsifal, à Genève (CLASSICA n° 250) : moelleux de timbre, assez sombre et bien structuré, mais chant chargé de clarté, intense, déchiré dans son regard intérieur. Il se donne dans le duo de l’acte II sans se préserver, et ne perd rien de la puissance nécessaire aux délires du III, qu’il n’achève pas à bout de souffle, c’est si rare. Face à lui, l’Isolde de Carla Filipcic Holm, inconnue elle, mais reine en Argentine par son prestige vocal. Une voix longue, qui n’a peur d’aucun des déferlements du rôle, et lance sa colère autant que sa passion avec des aigus d’une stabilité rare, un grave et un médium pleins, d’un métal clair, éclatant au besoin. Comme les deux chanteurs pratiquent aussi l’art de l’allègement, et des nuances piano heureuses, le duo du II, subjuguant, passe comme une brise légère.

Choix heureux aussi d’une Brangäne d’exception : Sasha Cooke, timbre clair, marquant, volume pouvant croiser les tempêtes d’Isolde sans faiblir, et délicatesse absolue pour lancer des appels de rêve. Un excellent Kurwenal, Cody Quattlebaum plus rugueux, pas moins débordant d’élan pour son maître, et Nicolai Elsberg qui débute en Wagner, manquant un peu de ce vécu ému qui fait les grands Marke, mais déploie une puissance et une profondeur de ton incontestables, sont des compléments majeurs, tandis qu’Oliver Johnston, jeune Marin et Berger moins naïf que souvent, Lancelot Lamotte, Mélot bien campé, et Ronan Airault bien sonore sont des miniatures vocales parfaitement dessinées.

Que Tristan marque, c’est la règle. Qu’il enthousiasme, c’est l’exception. Ce fut ici le cas, et cela restera longtemps en mémoire. Car c’est trop rare.

Rouen, Théâtre des Arts, le 22 juin.