Médée de Charpentier : écouter la fureur

Published On: 18 septembre 2026|
Temps de lecture : 6 minutes

Créée au Palais-Royal en 1693, l’unique tragédie lyrique de Marc-Antoine Charpentier fut accueillie favorablement par une partie de la critique et de la famille royale avant de disparaître du répertoire pendant près de trois siècles. Pour redécouvrir cette partition sombre et inventive, voici une sélection de moments permettant d’écouter la façon dont Charpentier transforme les hésitations, la fureur et la folie de Médée en musique, avant de l’entendre en concert, de Toulouse à Montpellier, en passant par Paris et Compiègne.

Le 4 décembre 1693, Marthe Le Rochoix entre en scène au Palais-Royal dans le rôle de Médée. Les témoignages de l’époque évoquent une interprète à la présence saisissante, dont le jeu s’accordait à un personnage hors du commun. Thomas Corneille avait livré à Charpentier un livret singulier dans le répertoire français de l’époque : une femme à la fois criminelle et déchirée, dont les monologues mettent en scène l’hésitation autant que la fureur.

Médée de Charpentier : une héroïne entre amour et fureur

Le livret de Thomas Corneille conserve la noirceur du mythe tout en donnant une place importante aux contradictions du personnage. Médée n’est pas simplement une sorcière vengeresse, elle aime encore Jason, elle voudrait renoncer, elle hésite longuement avant chaque acte de destruction. C’est cette tension que Charpentier prend en charge musicalement, avec une attention particulière à ce qui se passe entre les grandes scènes.

À sa création au théâtre du Palais-Royal à Paris, Médée fut accueillie de façon inégale. Le Dauphin et Monsieur, frère du roi, assistèrent à plusieurs représentations, tandis que certains critiques de l’époque rendirent compte favorablement de l’œuvre. Malgré cela, elle ne s’imposa pas dans le répertoire. Certains évoquèrent même des « cabales » contre Charpentier. Après quelques représentations seulement, Médée disparut presque entièrement de la scène, jusqu’à sa redécouverte en 1984, dans une mise en scène de Robert Wilson et sous la direction de Michel Corboz, à Lyon puis à Paris, et, au disque, dans un enregistrement réalisé par William Christie et Les Arts Florissants, avec Jill Feldman dans le rôle-titre (Harmonia Mundi).

Pourquoi Médée est-elle une œuvre singulière ?

La singularité de Médée tient notamment à son écriture harmonique. Charpentier utilise le chromatisme et les dissonances pour moduler la tension dramatique, avec une attention particulière aux différents états de son héroïne. Les scènes d’hésitation ne sonnent pas comme celles de la fureur ; les passages de séduction ne ressemblent pas aux incantations. Cette écriture donne à la partition une couleur singulière dans le paysage lyrique français de la fin du XVIIe siècle.

Comment écouter Médée de Charpentier ?

Pour entrer dans la partition, il faut autant suivre l’intrigue qu’écouter les changements de langage musical qui accompagnent les métamorphoses de Médée. Quatre moments, puis le dénouement, permettent d’en suivre particulièrement nettement les évolutions.

Acte I : la découverte de la trahison de Jason

Médée, Jason et leurs deux enfants ont trouvé refuge à Corinthe, auprès du roi Créon, après avoir fui la Thessalie. Médée, qui a tout sacrifié pour Jason, l’aidant à conquérir la Toison d’or, tuant son frère, quittant sa patrie pour lui, soupçonne Jason de ne plus l’aimer. « Jason est un ingrat, Jason est un parjure ». Elle se fait déjà menaçante.

Elle comprend qu’il est amoureux de Créuse, la fille de Créon et lui reproche : « L’ardeur que vous montrez à lui faire la cour… »
Jason tente de rassurer Médée et lui demande d’offrir à Créuse une « robe superbe » afin de gagner sa faveur et de garantir la protection de leurs enfants.
Après le départ de Médée, Jason avoue à son confident Arcas qu’il aime effectivement Créuse.
« Que je serais heureux, si j’étais moins aimé ! »

Par ailleurs, Créuse est officiellement promise à Oronte, prince d’Argos. Créon, cependant, envisage de favoriser Jason et Créuse. L’acte se termine dans une atmosphère de fête et de célébration de l’amour.

Acte II : l’étau de l’exil

Créon, roi de Corinthe, confie à Médée que son peuple s’inquiète : « Il craint ce qu’avec vous vous traînez de malheurs ». Elle doit quitter la ville, le temps que le combat contre Acaste voit Jason triompher. Il lui demande donc d’aller « attendre en d’autres lieux / Pendant le tumulte des armes / Ce que de nos destins ordonneront les Dieux. »

« Me séparer de lui, c’est me priver du jour », répond Médée qui se résout à accepter ce départ. Elle confie à Créuse, qu’elle n’a pas encore reconnue comme sa rivale, ses enfants.

L’acte se termine par une célébration de l’amour, avec Créuse et ses deux prétendants, Oronte et Jason.

Acte III : de l’hésitation à l’invocation infernale

Médée, qui a compris que Jason lui sera infidèle, informe Oronte que Jason est son rival. Tous deux redoutent l’épreuve qui les attend : « Non, dans un cœur, quand l’amour est extrême / Rien n’approche du désespoir / D’être trahi par ce qu’on aime / Unissons nos ressentiments / Contre ces perfides amants. »

Médée s’effondre puis hésite longuement : « Quel prix de mon amour ! / Quel fruit de mes forfaits ! / Il craint des pleurs qu’il m’oblige à répandre »

Nérine, la confidente de Médée, a appris par Arcas, le confident de Jason, les prochaines noces avec Créuse. « La vengeance doit seule occuper tous mes soins » déclare alors la magicienne bafouée. Elle évoque alors le secours des esprits infernaux et leur demande de porter à sa rivale « cette robe fatale ». Le vêtement a en effet été enduit de poison. Apparaissent alors les « noires filles du Styx ».

Une symphonie de démons surgit alors. Cet épisode instrumental rompt nettement avec les passages plus conventionnels de la tragédie en musique : rythme tendu, dissonances accumulées, couleur particulièrement sombre dans la production française de son temps.

Acte IV : la folie de Créon

Jason est ébloui par Créuse, resplendissante dans sa robe.

Elle s’éloigne alors qu’Oronte apparaît, ce qui éveille ses soupçons. Médée, encore un peu hésitante (« à la pitié je dois être inflexible ») s’apprête à mettre ses menaces à exécution et à déchaîner les forces infernales.

Créon presse Médée de partir. Elle lui répond qu’elle ne partira qu’à la condition qu’Oronte épouse Créuse, ce qui déplaît évidemment au roi de Corinthe. Agacé, il demande à ses gardes d’arrêter Médée. La magicienne use alors de ses pouvoirs, neutralise les gardes et fait sombrer Créon dans la démence.

La scène frappe par la fragmentation du récitatif et par les brusques changements d’harmonie qui accompagnent son basculement dans le délire.

Acte V : Le dénouement et la catastrophe

Médée, guidée par sa fureur vengeresse, poursuit son œuvre dévastatrice. Et pour meurtrir Jason, elle décide de tuer leurs enfants : « Il aime ses enfants, ne les épargnons pas / Ne les épargnons pas ! Ah, trop barbare mère ! / Quel crime ont-ils commis pour leur percer le sein ? »

Créuse supplie Médée de rendre la raison à son père qui lui ordonne d’épouser Oronte et non Jason. « Mais on n’offense pas Médée impunément », lui rappelle-t-elle. Mais on apprend que Créon, dans son délire, a tué Oronte avant de mettre fin à ses jours.

Médée poursuit son action. « Quel feu dans mes veines s’allume ? / Quel poison, dont l’ardeur tout à coup me consume / Dans cette robe était caché ? » Jason découvre alors Créuse agonisante, brûlée par la robe. Elle meurt.

Médée apparaît dans les airs, sur un dragon, elle lui annonce avoir tué leurs enfants : « Ce funeste poignard / Les a ravis à ta tendresse. » Puis elle s’envole, laissant Corinthe dévastée : « Adieu Jason, j’ai rempli ma vengeance / Voyant Corinthe en feu, ses palais embrasés / Pleure à jamais les maux que ta flamme a causés ».

Comment et pourquoi redécouvrir Médée aujourd’hui ?

Deux enregistrements permettent d’explorer cette partition dans sa durée. Le second de William Christie, avec Les Arts Florissants et Lorraine Hunt dans le rôle-titre (Erato, 1994) demeure une référence : la direction est nerveuse, la théâtralité constante et la diction française très soignée sur les cinq actes. L’enregistrement d’Hervé Niquet avec Le Concert Spirituel et Véronique Gens (Alpha Classics, 2023) propose une lecture plus intériorisée, attentive aux tensions de la ligne vocale et aux couleurs orchestrales.

Trois siècles après sa création, Médée reste d’une rare puissance expressive et d’une efficacité dramatique toujours à redécouvrir. Et ce dès le 22 septembre à l’Opéra Comédie de Montpellier, puis le 26 septembre à l’Opéra du Capitole de Toulouse, le 30 septembre au Théâtre des Champs-Élysées et le 2 octobre au Théâtre Impérial de Compiègne, à l’occasion d’une tournée avec, notamment, Marie-Nicole Lemieux (Médée), Petr Nekoranec (Jason), Juliette Mey (Créuse), le Chœur de chambre de Namur et l’Orchestre Les Épopées dirigés par Stéphane Fuget.

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