Martinů au sommet : Hrůša et Bamberg signent une intégrale essentielle
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Les six symphonies de Bohuslav Martinů trouvent sous la direction de Jakub Hrůša une interprétation d’une intensité exceptionnelle. Porté par les couleurs idéales de l’Orchestre symphonique de Bamberg et servi par une prise de son exemplaire, ce nouveau cycle s’impose parmi les grandes réussites discographiques consacrées au compositeur tchèque.
Enclavé chronologiquement entre les figures emblématiques du post-romantisme tchèque (Smetana, Dvořák, Janáček, Suk) et une série de compositeurs considérés comme plus avant-gardistes (Hába, Kalabis, Eben, Kopelent), privé de la notoriété de ses contemporains juifs assassinés par les nazis (Schulhoff, Haas, Krása, Klein), Bohuslav Martinů a beau être l’auteur d’un catalogue illustrant tous les genres et parsemé de chefs-d’œuvre, il semble aujourd’hui davantage admiré que célébré, tant son absence aux programmes de concerts est flagrante.
Les symphonies de Martinů, trésors de son catalogue
Au sein d’une production presque aussi abondante, au XXe siècle, que celles de Villa-Lobos, Hindemith ou Milhaud, le corpus des symphonies en constitue l’un des sommets. Ces six partitions datent des années américaines de Martinů : 1942-1946 pour les cinq premières et 1951-1953 pour la dernière, sous-titrée « Fantaisies symphoniques ».
Dans un langage tonal assumé avec ses détours modaux, elles illustrent un art dont les influences combinent l’instrumentation lumineuse d’un Debussy, la puissance rythmique d’un Roussel (qui fut son maître à Paris) et, de manière plus souterraine, la polymélodie issue du madrigal anglais de la Renaissance ou encore la prolifération cellulaire du concerto grosso de l’époque baroque, le tout irrigué par un lyrisme généreux plongeant ses racines dans le folklore plus ou moins « imaginé » de sa Bohême natale.
Quant à sa valeur musicale, ce cycle symphonique n’a d’équivalent en son temps que ceux de Nielsen, Sibelius, Roussel, Vaughan Williams, Prokofiev, Honegger ou Chostakovitch. Il a pourtant dû attendre la parution des disques signés Václav Neumann avec la Philharmonie tchèque pour bénéficier de son premier enregistrement intégral (Supraphon, 1976-78). Neeme Järvi lui succéda (Bis, 1987-1988), suivi de Bryden Thomson (Chandos, 1989-90), Arthur Fagen (Naxos, 1995), Vladimír Válek (Supraphon, 2006), Jiří Bělohlávek avec l’Orchestre symphonique de la BBC (Onyx, 2009) et Cornelius Meister (Capriccio 2011-2017). Claus Peter Flor (RCA) et Bělohlávek à Prague, d’abord pour Chandos puis pour Supraphon, n’ont malheureusement pas pu achever leurs entreprises.
Les couleurs idéales de l’Orchestre symphonique de Bamberg
Le choix de l’Orchestre symphonique de Bamberg pour cette nouvelle intégrale est à la fois pertinent et symbolique car la phalange dont Hrůša est le chef principal depuis 2016 a été fondée en 1946 par des musiciens germanophones expulsés de Prague et des Sudètes qui ont importé leur culture tchèque en Bavière. La chaleur sombre aux reflets de jade, la rondeur et l’homogénéité des sonorités des Bamberger sont justement réputées. Järvi lui aussi les avait exploitées mais sa réalisation, souvent intéressante, demeure inégale quand la plus récente se révèle enthousiasmante à chaque instant.
La direction intense et convaincue de Jakub Hrůša
Le tempérament à la Munch de Hrůša transparaît dans des lectures marquées par le tranchant, l’autorité des accents (les rugissements des cuivres dans la Symphonie n° 4) et l’éloquence narrative (quelle noirceur dans le mouvement lent de la Première, écrit par Martinů après avoir appris le massacre de Lidice !) plutôt que par le fondu des nuances ou la pondération des tempos, souvent très vifs ici sans pour autant susciter le moindre sentiment de négligé.
Le soin apporté au détail et le raffinement des balances instrumentales demeurent remarquables tandis que l’auditeur est impressionné par l’intensité insufflée à un orchestre tendu comme un arc (la violence étranglée de l’Allegro poco moderato dans la Troisième !) ou par la mobilité des climats, comme ce mélange d’ironie et d’anxiété qui parcourt la Cinquième.
Quant à la géniale et proprement « fantastique » Sixième, l’apogée du recueil, elle trouve sans doute ici sa plus belle illustration au disque, avant même celle que son dédicataire Charles Munch grava à Boston.
Une intégrale appelée à faire date
Le collectionneur souhaitera enrichir sa discothèque avec les intégrales de Neumann et de Bĕlohlávek, ou encore celles des trop méconnus Thomson (à Glasgow) et Fagen (à Kiev). Mais c’est d’abord cette nouvelle réalisation qu’il devra élire car elle transfigure la musique de Martinů, avec de surcroît l’avantage d’une prise de son de démonstration.
Né à Brno en 1981, Jakub Hrůša appartient à cette génération de jeunes musiciens qui, tels Tomáš Netopil, Petr Popelka, Tomáš Brauner ou encore František Macek, prolongent avec bonheur la lignée des grands chefs tchèques allant de Stupka à Pešek en passant par Talich, Šejna, Bakala, Chalabala, Smetáček, Ančerl, Susskind, Kubelík ou Košler, sans parler des interprètes déjà mentionnés dans cet article. On parie que le nom du successeur de Semyon Bychkov à la tête de la Philharmonie tchèque à compter de la saison 2028-2029 sera désormais évoqué dans le même souffle admiratif que ceux de ses illustres aînés.
Informations pratiques
- Compositeur : Bohuslav Martinů (1890-1959)
- Œuvres : Les 6 Symphonies
- Interprètes : Orchestre symphonique de Bamberg, dir. Jakub Hrůša
- Label : Deutsche Grammophon 4867810 (3 CD)
- Année d’enregistrement : 2023-2025
- Durée : 2 h 56 min
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