Le piano libre et inventif de Martin James Bartlett

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Published On: 17 avril 2026|
Temps de lecture : 5 minutes

Le jeune Britannique propose, une fois encore, un disque original réunissant Bach, Mozart et Britten.

Britannique, Martin James Bartlett ? Oui et même anglais jusqu’à ses chaussettes cassis assorties à la couleur framboise de son blazer ! Original sans aucun doute, inclassable plus encore, dans le souvenir des grands bizarres que cette terre que nous avons lointainement conquise a donné en exemple au monde entier, indifférents au qu’en dira-t-on comme étrangers à tout formalisme qui ne serait pas accompagné du clin d’œil complice. Et Bartlett a montré tout cela dans ses précédents disques dont les programmes allaient bien plus loin que des titres marketing et conceptuels les laissaient entendre.

Un pianiste raffiné aux programmes savamment conçus

Et peut-être n’est-il pas inutile de rappeler Love and Death, qui partait de préludes de choral de Bach pour nous conduire à la Sonate n° 7 de Prokofiev, après une pause extatique chez Wagner avec la Mort d’Isolde et chez Granados avec la Ballade de l’amour et de la mort extraite des Goyescas, rappeler La Danse qui donnait le vertige en partant de Couperin et Rameau pour nous engloutir dans La Valse de Ravel après son Tombeau de Couperin et deux pièces plus charmantes du Ruban dénoué de Reynaldo Hahn où il était rejoint par Alexandre Tharaud. Et, bien sûr, ne pas oublier Rhapsody qui rapprochait le Rachmaninov américain de Gershwin en regroupant la Rhapsodie sur un thème de Paganini, celle en bleu de l’Américain d’origine russe des transcriptions d’Earl Wild…

Trois disques exemplaires dont l’originalité tenait aussi dans une façon naturelle et cultivée de jouer ces œuvres sans s’effacer benoîtement derrière des partitions très connues, sans non plus s’y ennuyer au point que certains pianistes pensent et clament que le texte n’est finalement que le socle de leurs points de vue qu’ils y exposent avec une complaisance intellectuelle et musicale agaçante.

Si Martin James Bartlett est so British c’est aussi qu’il est comme Stephen Hough, le chef de file du renouveau du piano local il y a près de quarante ans, et comme Benjamin Grosvenor, un artiste cultivé en rien spécialisé, doté d’une technique pianistique admirable qui loin d’en faire un virtuose au mécanisme parfait lui permet de se hisser à la hauteur des pièces, que ce soit une prière à Dieu ou un morceau de genre dans lequel, au détour d’un petit rien, se profile la grandeur d’un monde oublié. Il faut aller écouter ces trois disques sur Qobuz, Apple ou Presto qui donnent en plus les livrets des disques mis ainsi en ligne. En n’oubliant pas non plus les quatre plages de Till I Wake… très « Houghienne »…

Autour de Britten

Le nouveau disque est tout aussi accompli : les éditeurs auraient refusé son programme il y a encore quelques années tant il est composite : le Concerto en ré mineur de Johann Sebastian Bach accompagné aux seules cordes, le Concerto « Jeunehomme » de Mozart et Young Apollo de Benjamin Britten, une œuvre de jeunesse redécouverte en 1979, ici enregistrée pour la première fois dans une version débarrassée de toutes les fautes de la précédente édition. Ce qui unit ce programme, c’est Britten finalement comme l’explique le pianiste dans son excellent texte de présentation, compositeur qui savait sa dette à ces deux compositeurs du passé.

C’est enfin sa jeunesse quand il composa ce Jeune Apollon en 1939. Jeunesse qui nous renvoie à celle de Mozart qui s’affirmait comme l’un des grands génies de l’histoire de la musique, avec le Concerto pour piano n° 9. S’il était mort avant de composer ce concerto, il serait aujourd’hui oublié ou considéré comme un petit maître : Alfred Brendel rappelait cela. Et il est amusant de penser que si Britten s’en était tenu à cette pièce pour piano et cordes, il serait le Lekeu ou l’Ariaga d’outre-Manche. Car ce Young Apollo est quand même irrésistible qui préfigure son grand concerto pour piano… plus que le concerto précédent celui de Mozart…

Sur un Bösendorfer à Salzbourg

Martin James Bartlett est allé à Salzbourg pour enregistrer ces trois pièces avec l’Orchestre du Mozarteum et l’excellent Howard Griffiths. Il a choisi de jouer un Bösendorfer Vienna, nouveau modèle qui a retrouvé les qualités des pianos de ce facteur : le son est mat et rond, plus chantant qu’éclatant, mais il peut aussi, si le pianiste le veut, rugir et clouer l’auditeur sur place. Comme dans Young Apollo dont la virtuosité encore un peu romantique emporte tout sur son passage et notamment un quatuor à cordes et un orchestre vraiment concernés.

Le concerto de Bach est joué avec une inventivité et des petites envolées pianistiques joyeusement combatives qui donnent au finale et au premier mouvement une allure folle. Si difficiles à faire au piano, les ornements sont ici intégrés, jamais ostentatoires, du genre à montrer qu’on est informé, non, ils enrichissent la ligne et témoignent d’une volonté de faire revivre la musique avec gourmandise et malice. Les cordes ne vibrent pas et surtout attaquent et ne se complaisent pas dans un ronron de scierie. C’est vivant, moins dents serrées que le vieux live assez extraordinaire de Dinu Lipatti qui joue la version arrangée par Busoni avec le Concertgebouw d’Amsterdam.

Un Mozart sur le qui-vive

Dans le Concerto « Jeunehomme », les vents rejoignent les cordes pour une partie orchestrale plus complexe que celles des deux autres pièces. Le même esprit guide le pianiste et le chef, suivis en cela par un orchestre qui connaît son Mozart, mais sait ici oublier ses réflexes pour une interprétation plus moderne : comprendre moins traditionnelle, plus articulée, plus claire, avec des cordes beaucoup moins vibrées qu’à l’habitude et des tempos vifs qui ne traînent ni ne sont précipités.

Le jeu de Bartlett lui aussi rompt avec une certaine forme d’académisme, il a quelque chose de franc, sur le qui-vive toujours prompt à répondre aux réparties de l’orchestre. Et dans la cadence, le pianiste prend la parole d’une façon qui montre bien l’ambiguïté du premier concerto romantique de l’histoire, comme celui de Bach était le premier significatif du genre : d’un coup, il devient rêveur le temps d’une petite phrase avant de repartir et d’accompagner l’orchestre dans les derniers accords.

De la même façon, le mouvement lent ne sera pas enfoui sous les larmes et son intensité viendra juste de la musique elle-même : de toute façon, le miracle de Clara Haskil et Pau Casals à Prades appartient à un autre monde que le nôtre. Non, ici nous avons, sans prosaïsme aucun, la musique toute nue. Les musiciens chantent et laissent une place au mystère mozartien qui en une fraction de seconde passe de l’autre côté du miroir quand le piano chante éperdument sur un accompagnement qui le porte vers un sommet d’expressivité nourrie d’infimes hésitations, retards, articulations, nuances.

Ce piano fuit toute représentation de lui-même comme soliste, mais joue dans et avec les musiciens. C’est sobre et si émouvant que le finale vient comme une libération.

Informations pratiques

  • Titre : Concertos
  • Compositeurs : Johann Sebastian Bach (1685-1750), Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Benjamin Britten (1914-1976)
  • Œuvres : Concerto pour clavier et cordes en ré mineur BWV 1052 ; Concerto pour piano et orchestre n° 9, K. 271, « Jeunehomme » ; Young Apollo pour piano, quatuor à cordes et orchestre à cordes op. 16
  • Interprètes : Martin James Bartlett (piano), Orchestre du Mozarteum de Salzbourg, Howard Griffiths (direction)
  • Label : Warner Classics 5021732593443
  • Date d’enregistrement : 2024
  • Durée : 56 min

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