Vériste ou symboliste ? Manon Lescaut de Puccini à l’Opéra de Lyon

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Published On: 23 mars 2026|
Temps de lecture : 3 minutes

La mise en scène d’Emma Dante ne semble pas vouloir trancher entre différentes options et laisse perplexe. La distribution, plutôt équilibrée, convainc davantage.

Même s’il ne s’identifiait pas totalement à ce mouvement, Puccini semble d’abord clairement attiré par le vérisme dans la production de Manon Lescaut que signe Emma Dante pour l’Opéra de Lyon.

Dans un décor aussi riant qu’une cour intérieure de HLM, on voit dès le premier acte évoluer des prostituées (comme dans la Manon d’Olivier Py), la maison de Géronte devient ici une maison close de luxe, et l’on est passé de la galanterie du XVIIIe siècle au naturalisme des « filles » décrites par les Goncourt, Zola ou Maupassant. Heureusement, les costumes toujours aussi inventifs de Vanessa Sannino, tout en situant l’action vers l’époque de la création de l’opéra, ajoutent une touche d’originalité colorée, en particulier au deuxième acte, avec toutes ces créatures peu vêtues, et créent un univers érotique à la Richard Lindner.

Des options de mise en scène juxtaposées

La mise en scène ose parfois s’éloigner du réalisme, notamment sur certains airs : ballet de fleurs pour « Donna non vidi mai », mouvements sensuels de jambes sans corps sur « In quelle trine morbide ». L’immense crinoline dont se pare Manon chez Géronte ressemble à une volière et cette cage est censée lui servir de prison quand le rideau tombe pour l’entracte.

Et comme Puccini songea un temps à mettre en musique Pelléas et Mélisande, Emma Dante opte résolument pour le symbolisme au dernier acte. Le désert américain devient le royaume de la mort (logique, puisque la musique est alors une auto-citation du Quatuor à cordes « Crisantemi »), un non-lieu où évoluent des princesses lointaines aux cheveux plus longs que leurs bras, de jeunes aveugles qui traversent la scène en silence et apportent leurs bouquets à l’héroïne qui expirera dans un vaste lit blanc tombé du ciel. La rupture entre ce dernier tableau et les précédents est néanmoins assez abrupte, comme si les deux options coexistaient, juxtaposées, sans vraiment former un tout.

Manque d’expressivité

Dans la fosse, Sesto Quatrini empoigne d’abord la partition avec une belle vigueur et l’Orchestre de l’Opéra de Lyon fait valoir toute l’audace du jeune compositeur qu’était Puccini en 1893. On s’explique alors d’autant moins la soudaine baisse de régime au moment qui devrait au contraire être l’un des points culminants de l’œuvre, le duo du deuxième acte où les amants se retrouvent.

Est-ce parce que le lit-carrosse qui revient alors lentement sur scène impose une soudaine retenue ? Est-ce pour ménager les interprètes sur le plateau, sollicités au maximum ? Toujours est-il que « Tu, tu, amore, tu » n’a ici rien du paroxysme qu’il devrait être, et que la déclamation des chanteurs manque cruellement d’expressivité là où ils devraient « raconter leurs sentiments avec une grande force d’exaltation », comme le déclare Emma Dante dans sa note d’intention.

Jeunesse de timbre et voix corsée

Deux ans après La fanciulla del West, Daniele Rustioni n’est plus là pour diriger, mais l’on a fait revenir les deux têtes d’affiche du spectacle de 2024. En Des Grieux, Riccardo Massi séduit par une appréciable jeunesse de timbre, tout à fait bienvenue pour le personnage, même si certains sons semblent parfois un peu trop ouverts et pourraient être émis moins en force. Après Minnie, Manon paraît d’abord un peu étrangère à Chiara Isotton : immense capeline noire par-dessus sa robe à panier, elle apparaît au premier acte en grande dame plutôt qu’en pauvre jeune fille, et la voix semble presque trop corsée. Cette impression se dissipe heureusement, et l’ampleur du timbre se révèle bien utile pour affronter les plongées dans le grave que Puccini impose dès le deuxième acte.

Aux côtés du couple central, la partition ne laisse guère que des miettes aux autres personnages, même si Jérôme Boutillier, Lescaut virevoltant, et Omar Montanari, Géronte encore vert, tirent le maximum de leurs interventions respectives. Les premières répliques d’Edmond sonnent un peu tendues pour Robert Lewis, mais l’on apprécie les prestations de Jenny Anne Flory en musico et de Camille Leblond en maître à danser. Très présents dans les deux premiers actes, un peu moins au troisième, et plus du tout au dernier, le Chœur de l’Opéra de Lyon défend avec une belle vaillance les nombreux moments où Puccini fait de lui un des acteurs du drame.

Opéra de Lyon, le 20 mars 2026

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