Mahler : une traversée vers la lumière dans la Symphonie n°2 « Résurrection »
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« Résurrection ». C’est ainsi qu’est présentée la Symphonie n° 2 de Mahler. Un titre que le compositeur n’a pas proposé mais que la tradition a imposé, en empruntant l’un des vers de son finale grandiose : « Ressusciter, oui, tu vas ressusciter / Mon cœur, en un instant ». C’est alors qu’il est encore chef d’orchestre à l’Opéra de Leipzig que Gustav Mahler débute, en février 1888, Todtenfeier (« Cérémonie funèbre ») un poème symphonique inspiré par un cycle de pièces de théâtre de l’écrivain polonais Adam Mickiewicz (1798-1855).
Mahler, un chef d’orchestre très occupé
À 28 ans, il vient tout juste de terminer sa Symphonie n° 1 et s’apprête à diriger durant l’été, à Prague, Die drei Pintos, opéra laissé inachevé par Weber et qu’il a complété. À partir d’octobre, il devient directeur de l’Opéra de Budapest et n’a plus le temps de composer. Également accaparé par son activité de chef d’orchestre au prestigieux opéra de Hambourg à partir de 1891, il doit profiter des vacances pour se concentrer sur ses propres œuvres. C’est à Steinbach-am-Attersee, à 50 km à l’est de Salzbourg, que durant les étés 1893 et 1894 il entreprend de donner une suite à Todtenfeier pour constituer sa Symphonie n° 2.

Paavo Järvi et l’orchestre de la Tonhalle de Zurich jouant Mahler © Gaëtan Bally
Un long chemin vers la « Résurrection »
Parallèlement, il continue à mettre en musique des poèmes du Knaben Wunderhorn [Cor merveilleux de l’enfant], recueil de chansons populaires allemandes publié au début du XIXe siècle par Clemens Brentano et Achim von Arnim. Mahler en intégrera plusieurs dans ses quatre premières symphonies.
Un autre élément vient participer à ce processus créateur : une cérémonie funéraire, à Hambourg, en mars 1894, en mémoire du chef d’orchestre Hans von Bülow disparu un mois plus tôt et que Mahler côtoyait régulièrement. Il y entend « Auferstehn, ja auferstehn wirst du » [Tu ressusciteras, oui, tu ressusciteras], premier vers de Die Auferstehung [La Résurrection], poème de Friedrich Gottlieb Klopstock (1724-1803) et aurait aussitôt conçu la musique du finale de sa symphonie. « Ce fut comme un éclair qui me traversa, la lumière jaillit dans mon âme » écrira-t-il. La rédaction de la partition se sera tout de même échelonnée sur six années.
À la création des seuls trois premiers mouvements, le 4 mars 1895, à Berlin par l’Orchestre Philharmonique de Berlin sous la direction du compositeur, succédera la création intégrale de la symphonie le 13 décembre 1895 à Berlin par les mêmes interprètes, avec le concours de la soprano Josephine von Artner, de l’alto Hedwig Felden des chœurs de la Stern’sche Singakademie et du le Sängerbund des Lehrervereins. Elles seront toutes deux fraîchement accueillies.
La Symphonie n° 2 est pourtant devenue l’une de ses plus acclamées. Il est difficile de rester insensible à l’ampleur et à la force expressive de cette œuvre totale, spirituelle et théâtrale. Mahler y mêle humour, effroi, naïveté, lyrisme et violence, comme s’il voulait embrasser toute l’expérience humaine en une seule fresque.
Une symphonie monumentale : orchestre, voix et architecture en cinq mouvements
Impressionnante par sa durée approchant l’heure et demie, cette symphonie l’est aussi par son effectif. Elle réclame en effet deux chanteuses, une soprano et une alto (ou mezzo-soprano), un chœur mixte et un orchestre gigantesque qui comprend, entre autres, des bois par quatre, dix cors et dix trompettes, quatre trombones, et un imposant ensemble de percussions (timbales, grosses caisses, cymbales, tam-tams, triangles, etc.) et un orgue.
Représentative de la pensée de Mahler, la Symphonie n° 2 suit une courbe ascendante, des ténèbres à la lumière, de l’ut mineur initial au mi bémol majeur conclusif, du tombeau à la résurrection, de la mort à la transfiguration. Elle se construit en cinq volets, les trois centraux faisant office d’intermède, dans des styles et des couleurs radicalement différents, entre les deux blocs extrêmes, d’une vingtaine de minutes pour le premier, d’une demi-heure pour le dernier. Chacun des cinq mouvements évoque les grandes étapes de la vie et questions existentielles. Pourquoi la vie ? Pourquoi la mort ?
Analyse des mouvements : du tombeau à la lumière
Les minutages de l’analyse suivante se réfèrent au concert donné le 31 janvier 2015 à la Philharmonie de Berlin par Kate Royal (soprano), Magdalena Kožená (mezzo-soprano), le Chœur de la Radio de Berlin et l’Orchestre philharmonique de Berlin sous la direction de Simon Rattle. Il semble que les cloches soient absentes de l’orchestre.
1. Allegro maestoso : la lutte intérieure
Mahler ne laisse pas l’auditeur s’installer. Il le saisit d’emblée à la gorge et ne le lâchera pas. Mit durchaus ernstem und feierlichem Ausdruck [D’un bout à l’autre avec une expression grave et solennelle] précise-t-il d’ailleurs au début de cet Allegro maestoso, ex- Todtenfeier. Ce sont les violoncelles et les contrebasses qui, fortississimo, « sauvagement » et à l’unisson, sur les tremolos des violons et altos, préparent (0′ 40) l’entrée du premier thème, en ut mineur, présenté par le hautbois, le cor anglais et la clarinette basse (1′ 38).
La marche funèbre allonge son pas et étend son empire sur une texture orchestre de plus en plus dense. Le deuxième thème, en mi majeur, énoncé par les violons et les cors, contraste par sa douceur et sa délicatesse (pianississimo). Le premier thème revient (4′ 06) avec un matériau beaucoup plus développé, puis s’efface devant une troisième idée, lugubre (5′ 27).
Après une accalmie et l’intervention des deux harpes s’ouvre le développement qui choisit de commencer par le deuxième thème, aux cordes et aux cors (6′ 39). Y répondra un bref motif, pastoral, au cor anglais (7′ 24). Mais le ciel s’obscurcit à nouveau et le premier thème gronde, à voix basse (8′ 30) puis vigoureusement (9′ 54) précipitant les événements, à coups de grosse caisse, dans une violence terrible (11′ 54).
Après une citation discrète du Dies irae par les six cors (13′ 32) puis les trompettes (14’18), la musique semble se précipiter au fond d’un gouffre et s’écraser Molto pesante (15′ 30). Ce n’était pas la fin et le premier thème revient plus conquérant que jamais, prêt à dialoguer avec les autres motifs dans un climat toujours tendu.
La coda, introduite par les harpes, les violoncelles et les contrebasses (19′ 46), sur le rythme de marche funèbre, mène à la conclusion de ce mouvement éminemment tourmenté : un dernier crescendo, un dernier élan de tout l’orchestre, une descente vertigineuse, comme en spirale, et quelques pizzicatos pianissimo des cordes pour regagner (avec résignation ?) le silence.
Mahler demande une pause de cinq minutes minimum après cette expérience déstabilisante. Mais personne ne la respecte.
2. Andante moderato : souvenirs d’une vie terrestre
Après cette confrontation avec la mort semblent défiler des souvenirs sereins de la vie terrestre. Le deuxième mouvment, marqué Sehr gemächlich [Très modéré], contraste, tout du moins dans son premier sujet, par son caractère de menuet souriant et insouciant (mesure à 3/8), presque néoclassique, en mode majeur, joué par les cordes seules (24′ 06).
La seconde idée, également présentée par les cordes, mais en mode mineur, la contredit par son allure obstinée, fût-elle pianissimo, en triolets de doubles croches (25′ 26). Tout le mouvement balancera entre ces allers-retours des deux idées, dans une forme général A B A (27′, avec un somptueux contrechant des violoncelles) B (28′ 27, agité, tout l’orchestre) A (30′ 50, effet magique des cordes en pizzicatos sur lesquels planent la flûte piccolo puis les harpes).
3. In ruhig fließender Bewegung : l’ironie du monde
S’il recommande un « mouvement tranquille et coulant » dans ce scherzo (33′ 50), Mahler y déploie pourtant une ironie grinçante, typique de son style. Deux fois deux notes des timbales, seules, comme pour attirer l’attention puis les bassons, clarinettes et percussions accueillent d’un air goguenard une mélodie ondulante et un peu grimaçante des violons aussitôt reprise par la clarinette, la clarinette aiguë, accentuant le ricanement. Un deuxième sujet, plus lyrique, un peu naïf, apparaît, exposé aux cordes. Il reviendra (37’15) dans une tournure plus parodique, de fanfare grotesque, avant la section centrale (Trio, 38′ 30).
Les deux idées principales feront leur retour dans ce mouvement où résonnent des échos de brasserie et de klezmer, parfois un peu vulgaires, représentatifs de Mahler. Ce mouvement emprunte l’essentiel de son matériau et son humour à l’un des lieder du Knaben Wunderhorn que Mahler avait orchestrés, « Des Antonius von Padua Fischpredigt » [Le sermon aux poissons de saint Antoine de Padoue]. Les poissons ont écouté avec attention mais ils reprennent leur vie comme s’ils n’avaient rien appris. Ainsi en va-t-il aussi de l’humanité…C’est aussi ce mouvement que Berio avait choisi pour sa Sinfonia.
4. Urlicht : l’appel intérieur
Le bref (cinq minutes à peine) quatrième mouvement s’enchaîne directement au scherzo (44′ 45) et fait intervenir la voix pour la première fois dans une symphonie de Mahler. Il emprunte, lui aussi, son texte au Knaben Wunderhorn, mais délivre un tout autre message. Soutenue par un choral des cuivres, « très solennel, mais sobre », la voix restitue cette Urlicht [Lumière originelle], douce comme filtrée par un vitrail, propice à l’introspection profonde et à l’appel à la rédemption. « Oh petite rose rouge ! / L’Homme gît dans la misère ! / L’Homme gît dans la douleur / J’aimerais plutôt être au Ciel. »
5. Im Tempo des Scherzo : le triomphe et la résurrection
Lui fait suite, également sans transition, le gigantesque finale, secoué de puissantes visions apocalyptiques, « dans le tempo du scherzo ». Il s’ouvre par une explosion (cri de terreur ?) de tout l’orchestre (49′ 55) comme le final de la Symphonie n° 9 de Beethoven auquel il est difficile de ne pas penser, tant par la présence des voix et du chœur que par la citation de thèmes des mouvements précédents. « La terre tremble, les tombeaux s’ouvrent, les morts se lèvent et s’approchent en cortège sans fin » indique Mahler dans l’un des programmes qui accompagnait sa symphonie.
Quatre cors installés dans les coulisses font résonner le « Grand Appel » (51′ 45) auquel répond le hautbois avant qu’apparaisse à nouveau le Dies irae (53′ 09). Retour de l’appel de cor (54′ 12) avant le deuxième sujet (55′ 25), tourmenté, voire crispé, puis le Dies irae aux cuivres (56′ 28) et, enfin, toujours aux cuivres, le thème de la résurrection (57′ 01) avec un troisième appel des cors dans un fracas de tout l’orchestre (57′ 42). Le roulement des deux timbaliers (59′ 45) ouvre le développement et donne à la musique un ton puissamment épique. Les deux thèmes et le Dies irae y seront régulièrement sollicités.
Le second thème est ainsi énoncé par le trombone (1 h 04′ 02) tandis qu’en coulisse gronde un sabbat de percussions. Un nouveau cataclysme orchestral (1 h 05′ 30) précède des extraits du thème ascendant de la Résurrection (1 h 06′ 25) et un retour de l’appel des cors en coulisse (1 h 07′ 44) prolongé par la flûte et le piccolo. Gazouillis des oiseaux ? Derniers sons de la vie sur Terre avant l’entrée du chœur qui murmure « Auferstehen » (1 h 10′ 04) bientôt rejoint par la soprano (1 h 11′ 38) ?
Le thème ascendant se déploie enfin dans son intégralité (1 h 15′ 17) avant que la mezzo-soprano (« O glaube ! ») s’empare du second thème (1 h 16′ 40). Le thème ascendant, enfin chanté par l’ensemble du chœur (1 h 20′ 39) mène vers la lumière du mi bémol majeur conclusif et une envolée absolument irrésistible que Mahler demande de soutenir « avec la plus grande force ».
On ne saurait ignorer le concert que dirigea Leonard Bernstein à la cathédrale d’Ely, dans le Cambridgeshire, en Angleterre, le 2 septembre 1973, avec Sheila Armstrong (soprano), Janet Baker (mezzo-soprano), le Chœur du festival d’Édimbourg et l’Orchestre symphonique de Londres.
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