« Mahler résume l’histoire de la musique occidentale »
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Avec l’Orchestre de la Tonhalle de Zurich, dont il assure la direction musicale depuis 2019, Paavo Järvi entreprend une intégrale des symphonies de Mahler, au concert et au disque (Alpha Classics). Dans le cadre d’une tournée européenne, ils seront à la Philharmonie de Paris pour interpréter sa monumentale Symphonie n° 2 « Résurrection ».
Paavo Järvi dirige trois fois chacun de ses concerts à Zurich. La Symphonie n°2 de Mahler ne fait évidemment pas exception, en cette mi-novembre. Elle s’inscrit dans une intégrale inaugurée début 2024 avec la Symphonie n° 5 et qui s’achèvera durant la saison 2028-2029 avec la Symphonie n° 3. Ces concerts font l’objet d’une captation et d’une édition discographique. Alpha Classics a déjà publié les Symphonies nos 1 et 5. On retrouve le chef d’orchestre en début d’après-midi, après une séance de raccord avec l’orchestre, destinée à homogénéiser l’enregistrement.

La Tonhalle de Zurich © Gaëtan Bally
L’acoustique de la Tonhalle soutient très généreusement le son, notamment le grave, et plonge l’auditeur au cœur de l’orchestre. Malgré cette plénitude, aussi rare qu’appréciable, on perçoit une infinité de plans, de lignes, de détails. Comment y parvenez-vous ?
Je pense qu’il faut les deux, la consistance et la précision. Mais la chaleur, la richesse et la substance du son ne doivent pas ressembler à une sauce épaisse à travers laquelle on ne perçoit rien. Comme lors d’un bon repas, les bonnes sauces doivent développer les saveurs mais pas les neutraliser. Disposer d’un très bon orchestre et d’une très bonne salle contribue à l’interprétation d’une œuvre. La salle fait partie intégrante de notre travail, comme un instrument de musique. Quand on est en tournée, il faut composer avec l’acoustique, il faut s’adapter d’une manière ou d’une autre. C’est aussi pour cela que les tournées sont si importantes : elles obligent à être réactifs et flexibles.
J’ai été impressionné par la densité des premières notes des violoncelles et des contrebasses. C’était d’une puissance et d’une rugosité étonnantes.
C’est ce que je veux entendre, surtout chez Mahler, mais aussi, plus généralement dans le répertoire classique, même chez Mozart. Trouver un son magnifique qui peut s’accorder à un rythme vraiment clair et parfois, je ne dirais pas agressif, mais direct. Cela permet des contrastes riches et des épisodes piano plus expressifs.
Avez-vous un programme en tête quand vous dirigez cette Symphonie n° 2 de Mahler ? En particulier son premier mouvement, le Todtenfeier ?
Pas vraiment. Je dois dire que j’ai dirigé cette œuvre tellement de fois que j’ai en quelque sorte une sorte de narration intérieure. Je pense qu’à partir du moment où la narration devient trop littérale, trop claire, trop évidente, cela affaiblit la puissance de la musique. C’est comme dans la Symphonie n° 5 où l’on n’a pas besoin de penser à des funérailles ou à des sonneries militaires. Cela doit rester subjectif. Je m’intéresse davantage à l’indication Misterioso qu’à un programme susceptible de tracer une ligne directrice trop claire. Il me semble beaucoup plus intéressant de laisser la liberté à l’auditeur. On pense alors à sa propre histoire. Il y a une sorte de narration organique que toute personne sensible peut comprendre mais elle variera selon chacun, selon le public français, japonais, etc. Je ne veux pas imposer une image. Comme les cygnes qui tournoient à la fin de la Symphonie n° 5 de Sibelius.
Donc vous ne percevez pas cette Deuxième Symphonie comme la suite de la Première. Cette histoire de héros de la Première que l’on porte au tombeau au début de la Deuxième...
Il y a, bien sûr, un langage commun, le lien avec le développement du style de Mahler. Mais je ne pense pas nécessairement que les trois premières symphonies constituent une trilogie. Ce n’est pas impossible, mais je les considère plutôt comme des chefs-d’œuvre indépendants du même compositeur. Ils proviennent clairement du même arbre mais en sont différentes branches.
Cette Deuxième Symphonie de Mahler réunit entre les deux grands blocs des premier et cinquième mouvements, trois épisodes plus courts. Comment gérer ces contrastes ?
Le plus difficile est le premier mouvement. Le final constitue l’aboutissement de la symphonie et son rôle reste compréhensible. Le premier mouvement peut être considéré une œuvre à part entière, par sa richesse et sa densité. D’une certaine manière, on n’a pas besoin du reste de la symphonie. Je suis évidemment très heureux que Mahler lui ait donné une suite, mais ce premier mouvement s’organise comme un monde parfait, difficile à appréhender. Le scherzo exprime une ironie typique du compositeur. C’est un peu comme si Mahler revenait sur terre et parlait des humains, en quelque sorte. Dans chacune de ses symphonies, sauf peut-être la Huitième, perce cette ironie qui dénonce la stupidité, la médiocrité. C’est plutôt sombre… Mais tout cela se comprend sans peine. Reste le final, complexe, semblable à un opéra avec ses musiciens en coulisses, les chants d’oiseaux et le « Grand Appel »…
Pourquoi avez-vous décidé de commencer votre cycle Mahler avec la Symphonie n° 5 ?
Il n’y a pas de raison philosophique particulière. C’était une question pratique. Nous étions en train de la travailler et s’est profilé le projet de l’intégrale.
J’ai lu dans le programme que vous disiez que Mahler résumait toute l’histoire de la musique occidentale. Que voulez-vous dire ?
Je considère Mahler comme la synthèse de toute la musique qui l’a précédé. On sent qu’il connaît tout, de Bach à Beethoven en passant par Mozart, Haydn, Schubert. Les quatuors de Beethoven comme le contrepoint de Bach. Il connaît tous les opéras bel canto qu’il l’utilise de manière déguisée. Le « Mater gloriosa » de la Symphonie n° 8 vient de Donizetti. Il connaît toute la musique, tout le répertoire.
Parce qu’il était aussi chef d’orchestre ?
Exactement mais cela ne minimise en rien son originalité. Prenez sa Septième Symphonie : c’est stupéfiant. C’est une sorte de monstre, un monstre magnifique. À partir de ses connaissances du répertoire il a créé son propre langage mais il s’est aussi inspiré de Hans Rott, son contemporain. Écoutez sa symphonie !

Paavo Järvi et l’Orchestre de la Tonhalle de Zurich © Gaëtan Bally
Il existe une grande tradition d’interprétation de la musique de Mahler, documentée par le disque depuis un siècle. Il me semble que l’on évolue depuis une bonne trentaine d’années vers un style plus objectif. On a pu considérer Bernstein, qui s’identifiait à Mahler, comme trop subjectif, trop démonstratif. Qu’en pensez-vous ?
J’adore Bernstein et je pense qu’il reste le meilleur interprète de la musique de Mahler. Sa force réside justement dans sa subjectivité. La musique est entièrement subjective. Je ne pense pas qu’il existe de musique objective, sauf, peut-être, celle pour les ascenseurs. Mais la création musicale reste un acte très personnel, très intime, donc très subjectif. Et pour en transmettre la puissance, il ne faut pas hésiter à s’engager. Mais l’envie ne suffit pas. Il faut beaucoup travailler, étudier, essayer, s’interroger. Une grande partie de ce qu’évoque Mahler dans sa musique se rapporte à sa propre vie : le fait d’être juif, d’être victime d’antisémitisme, le monde, la souffrance, l’amour… Si l’on refuse de s’y intéresser on affadit la musique. Il ne s’agit pas seulement de notes, de feuilles de calcul, de science dure. Si vous êtes musicien, tout cela vous touche et vous donne envie de le transmettre. C’est pourquoi Bernstein me semble très convaincant. Ses interprétations restent intensément vécues. On en entend en revanche beaucoup d’interprétations fades aujourd’hui, parfaitement exécutées mais ternes. Si la musique n’est pas subjective, alors je me demande pourquoi la jouer…
Pensez-vous avoir évolué dans votre façon de diriger cette musique ?
Assurément, car quand on est jeune, on reste très influencé, on suit des modèles. Maintenant, j’ai le courage de faire exactement ce que je pense devoir faire. Et j’ai dirigé ces symphonies des centaines de fois. J’ai eu le temps d’en approfondir les connaissances, de les approcher.
Est-ce que connaître la vie de Mahler aide à comprendre et à diriger sa musique ?
Il est toujours utile d’en savoir le plus possible. Connaître ses souffrances, sa vie amoureuse, la mort de sa fille peut aider. Mais, je reviens à ce que je disais tout à l’heure, il ne faut rien relier de manière trop directe, expliquer l’art par la biographie. Et si vous êtes un musicien très intuitif, vous pouvez sentir ce que la musique raconte.
Vous entreprenez cette intégrale des symphonies de Mahler avec l’Orchestre de la Tonhalle de Zurich une vingtaine d’années après David Zinman. Il y aura inévitablement des comparaisons…
La musique de Mahler est assez subjective pour supporter des lectures différentes. Et nous sommes des musiciens très différents… L’orchestre a également changé et a accédé à un niveau supérieur aujourd’hui. Je suppose que des collectionneurs vont en effet comparer nos deux visions de ces symphonies.
Quel était votre objectif principal en prenant la direction de l’Orchestre de la Tonhalle ?
J’ai fait comprendre que je voulais qu’il devienne l’un des dix meilleurs orchestres, au niveau de Vienne et de Berlin. Mais c’est une figure de style. Ce n’est pas du sport, ce n’est pas une compétition. Mais mon objectif reste vraiment de tirer le meilleur parti de tous et de créer une attitude, une façon de penser, une façon de jouer, une façon d’aborder la musique qui soit du plus haut niveau. À l’heure actuelle, il existe quantité d’excellents orchestres, qui jouent impeccablement, qui atteignent les 95 %. Les derniers 5 % restent en revanche difficiles à approcher. Berlin peut-être, le Concertgebouw d’Amsterdam, Vienne parfois, peut-être, peut-être la Radio bavaroise… La différence ne s’exprime pas dans la pratique instrumentale mais la façon de penser, dans l’état d’esprit, l’attitude, la culture, la sensibilité, la flexibilité, l’écoute mutuelle, la capacité à avoir des couleurs…
Prochains concerts
Mardi 2 décembre 2025 à 20h, Philharmonie de Paris.
- Mahler : Symphonie n° 2 « Résurrection »
- Mari Eriksmoen (soprano), Anna Lucia Richter (mezzo-soprano), Zürcher Sing-Akademie, Orchestre de la Tonhalle de Zurich, Paavo Järvi (direction)
- Renseignements sur philharmoniedeparis.fr
Mercredi 18 et jeudi 19 février 2026 à 20 h, Philharmonie de Paris.
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- Tulve : Wand’ring Bark (création française). Elgar : Concerto pour violoncelle. Bartók : Concerto pour orchestre
- Sol Gabetta (violoncelle), Orchestre de Paris, Paavo Järvi (direction)
- Renseignements sur philharmoniedeparis.fr
Vient de paraître
- Mahler : Symphonie n° 1
- Orchestre de la Tonhalle de Zurich, Paavo Järvi (direction)
- Alpha Classics 1166 (1 CD)




